Côté plume

Atelier de Leil (81) : « Comme une ultime facétie… »


Comme souvent le lundi, je fais un détour par l’atelier d’écriture de Leiloona, du blog bricabook. Il est toujours stimulant de laisser aller sa plume au rythme de la photo de la semaine.

Voici donc ma participation…

 Comme une ultime facétie

Le cliché tremble un peu entre les doigts jaunis de Germain. Le souvenir trouble son regard. Mais il sourit à la pensée que son père était un piètre photographe. La philosophie n’avait aucun secret pour lui, mais son Pentax, comme de nombreux autres objets se dérobaient à son contrôle.

Aujourd’hui, il apprécie pourtant l’élégance de la photo, sa fantaisie aussi. Les teintes de sépia, imputables au temps, et cette silhouette qui se fond dans le décor comme ces ombres chinoises de leur enfance l’émeuvent…Et puis, cette petite brouette rouge que Cécile, facétieuse au possible, s’était amusée à dessiner … !

Elle devait avoir 7 ans, presque 8, et ne vivait alors que de jardinage et d’air pur. D’amour aussi ! Une affection incroyable pour ces brouettes dans lesquelles elle se plaisait à lire, à déguster son goûter ou à faire la sieste. Elle en commandait une nouvelle à chaque anniversaire, la famille peinait même à varier les modèles.

Germain interrompt le flux des souvenirs. Il s’interroge, se demande s’il existe un terme pour désigner cette collection. Il aime la précision. C’est une affaire de gênes, une ressemblance marquée avec le père…

Comme elle semble grandie Cécile, le bras ainsi brandi à la vie ! Son port de tête raconte son tempérament incendiaire, ses bravades incessantes, l’absence de peur. Elle brûlait la vie par les deux bouts, toujours en quête d’intensité. Sa silhouette demeure comme un défi permanent aux éléments.

Elle foulait la terre à grandes enjambées, souriait au soleil le jour et aux astres la nuit, comme si l’univers lui appartenait.

Elle arpentait le monde avec une grâce imperturbable, malgré ses jeans troués et maculés de boue, ses pataugas et sa coupe à la garçonne. La mère déplorait tant de ne pas la contempler dans l’une de ces petites robes de mousseline…

Elle était si radieuse que Germain se demande soudain si cette ombre étrange ne reflète pas le refus de sa sœur de se laisser ainsi capturer sa lumière par l’appareil. En perpétuel élan, elle déniait peut-être à quiconque le droit de la figer ainsi sur un papier glacé. Peut-être redoutait-elle qu’on lui vole son âme conquérante, sa mystérieuse force de vie…

L’œil du vieil homme luit subitement d’une petite larme. Il lui revient que ce cliché fut le dernier. Son père l’avait pris à la fin de l’été, avant que le grand-père ne fauche son blé.  Tous ignoraient encore que Cécile ne serait bientôt plus que l’ombre d’elle-même, un  soleil couchant, comme une ultime facétie…

18 réflexions au sujet de “Atelier de Leil (81) : « Comme une ultime facétie… »”

  1. Mince… Ca finit mal… Je m’en doutais un peu en lisant cet imparfait hyper présent dans ton texte… Il reste les photos… Qui prendra la dernière photo de moi ? Est-il encore debout le chêne ou le sapin de mon cercueil, disait Brassens…
    Jolie écriture, lecture émouvante..

    J'aime

  2. Un très beau portrait, d’une grande intensité ! Je suis particulièrement touchée par le choix du prénom Germain, c’était celui de mon grand-père adoré. Efflamine est un prénom assez fréquent dans le Trégor, mon petit coin des Côtes d’Armor.

    J'aime

  3. J’adore comme à chaque fois. Tes histoires me laissent toujours suspendue et celle-ci n’y manque pas. Je la vois parfaitement la petite Cecile dans sa brouette roug, un peu garçonne, plein de vie, la petite Cécile qui n’a pas eu le temps de grandir. ..Merci à toi.

    J'aime

  4. J’aime bien l’idée de cette petite collectionneuse de brouettes et cette joyeuse espièglerie qui l’anime. Triste fin .
    L’amour fraternel est un thème rarement abordé chez Leiloona. Bonne idee !

    J'aime

  5. Je me suis retrouvée dans le portrait de cette petite fille, les pataugas, la campagne, les brouettes, et surtout pas de robes en mousseline, berk, alors que maintenant je ne porte que robe et jupe, sans pataugas mais avec la campagne. Alors, du coup, j’aurais aimé une autre fin, (rires ! ! !)

    J'aime

  6. Elle vivait la vie par les deux bouts, comme si elle savait déjà que …

    Vibrante histoire, j’ai été projetée dans ce jardin, je me suis identifiée à cette petite, alors tu imagines bien que la fin me tord les boyaux.

    Continue, Sab, de m’enchanter chaque semaine de ton écriture.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s