Côté plume

Atelier de leil 58 et 59 : Trajectoires obliques (suite 2)


Après une semaine d’absence je retrouve le chemin de l’atelier de leil du blog Bricabook.
Ma participation est un peu particulière parce que j’ai décidé de mixer la photo de cette semaine, signée de Vincent Hécquet, avec le détail de Bosch proposé la semaine dernière.
J’ai également décidé de continuer à faire vivre un peu Emile et Léa… qui ne partageront pourtant pas encore leurs frites !

Leil59

Cela faisait bien une décennie que le fameux Julius avait rendu son tablier, et l’âme aussi. Son frère avait repris la baraque, sans même songer à modifier l’enseigne. C’était un tel personnage ! Une figure légendaire de Moerdjik, pilier de bar et pilier de rugby. Un homme droit et généreux avec lequel Emile avait fait les quatre cent coups gamin. Ils en avaient partagés aussi. Sans parler des lignes à l’école.

Il savoura triplement ses frites assis sur un muret à l’abri du vent. Croustillantes, elles lui avaient été servies par une jolie jeune femme souriante. Elles le réchauffaient et lui redonnaient foi en l’humanité. Il n’y avait de surcroit personne pour l’emmerder avec son embonpoint naissant.

Il s’amusait des auréoles grasses qui dessinaient des cartes imaginaires sur le papier gris et se demandait s’il pourrait y lire un signe, l’indice d’une trajectoire à suivre dans ce monde soudainement très ouvert qui s’offrait à lui. Ces possibles l’auraient vraisemblablement effrayé autrefois. Incapable du moindre attachement, il souffrait paradoxalement d’un infini besoin de repères. Pas forcément des routines, non. Juste des garde-fou, des règles, des horaires et des obligations sécurisantes pour se sentir pleinement vivant et cesser d’avoir peur.

Etait-ce la brise vivifiante de Moerdjik ? L’invitation au voyage de la marée montante ? Le ressac qui chantait des vers de Baudelaire ? Son affranchissement résonnait comme une chance. C’était peut-être son heure !

Il aurait la force, cette fois, de chercher la clé sous la vieille auge de pierre, de pousser les lourds vantaux. La clé rechignerait sans doute. Elle avait toujours été récalcitrante. Il avait même longtemps pensé qu’elle entretenait une farouche complicité avec son père et qu’elle s’évertuait à lui signifier toute tentative d’évasion.
Les huisseries poussèrent comme un étrange cri, puis se turent. L’odeur de moisi le saisit dès son premier pas. Il tourna machinalement le commutateur et fut surpris que la lumière fut. Personne ne vivait là depuis des lustres. Sa sœur, peut-être, n’avait jamais osé résilier l’abonnement… En trente-cinq années, il avait parfois poussé le pas jusqu’au portail, sans jamais pouvoir traverser ce jardin labyrinthique désormais rongé par les orties et autres chardons. Il n’avait plus jamais été que de passage ici, pour les grandes occasions, les impondérables, le mariage de Julius, ses obsèques. Il s’était toujours tenu à distance.

La demeure, construite sur trois niveaux, lui parut beaucoup plus étroite que dans son souvenir. Il fit le tour des pièces, avec recueillement, concentré sur le moindre objet. Sa chambre austère, sa collection de petits cyclistes qui avaient péri sous une pataugas pointure 44 ; son lit sous lequel il se cachait si souvent. Un chausson de sa sœur, la robe de bal qu’elle n’avait jamais pu porter, cette tenue à l’élégance vaporeuse qui avait achevé de mettre le feu aux poudres. La colère du père. Les supplications de Juliette, celles de sa mère. Le bal raté, la famille morcelée. Un martinet chauve se mourrait dans le couloir du premier. Il se souvenait de ce miroir brisé, des petites taches de sang sur le parquet, il entendait encore le bruit …Emile vacillait de temps à autre. Le parfum venimeux de ce temps suspendu l’enivrait. La nausée au bord des lèvres, il monta une à une les marches qui menaient au grenier. Rien n’avait bougé dans ce gynécée improvisé où sa mère avait vécu recluse. La lumière rasante qui s’invitait par la lucarne traversait les toiles d’araignées dans lesquelles brillaient les éclats de cette vie brisée. Il avait fallu juste un instant cette fois. Des hurlements. Une main vengeresse et sauvage, des doigts-serres autour d’un cou, une table renversée, des lettres éparpillées, le bruit d’un visage qu’on claque contre un mur, un corps qui s’affaisse comme une chiffe molle.

Emile ramassa la corde avec laquelle il avait tant rêvé de tuer le père. Il avait appris à juguler la colère, il avait compris qu’on ne fait pas justice soi-même. Devenu commissaire il avait aidé bien des femmes, attendant patiemment qu’un regret malin ronge son géniteur.
Il fallait en finir avec cet univers dantesque et tandis qu’il déblayait, balayait et remisait, Emile songeait à Bruges, ou plus précisément à Léa de Bruges, ainsi qu’il se plaisait à la surnommer. Elle devait être bien loin, à cette heure.

Leil58

A quelques ruelles, Léa se massait les pieds endoloris par la station debout prolongée. Elle s’y accoutumerait sans doute, mais il fallait bien avouer que son bureau du centre des impôts lui avait quelque peu manqué. Heureusement, les clients avaient été charmants. Le premier lui avait même laissé un pourboire souriant. Elle lui avait trouvé un curieux accent brugeois. Il lui aurait presque fait peur d’ailleurs avec son chapeau et son pardessus à la Colombo. Sans compter son regard inquisiteur…

Des couinements, suivis de grattements, ou plus exactement de grincements, l’arrachèrent à ses pensées. Elle vérifia la porte, se pencha à la fenêtre, scruta la rue à gauche puis à droite. Sur le qui-vive, elle inspecta même vainement le foyer de la vieille cheminée de marbre. Elle savait qu’on pouvait l’arrêter à n’importe quel moment. Elle y songeait comme on envisage une fatalité. Elle comprit pourtant que cela provenait de l’intérieur et elle fouilla la pièce de fond en comble, se laissant guider par l’intensité des sons. Il lui semblait retomber en enfance et jouer à « Chaud ou froid ». Chaque fois qu’elle approchait de la vieille penderie, le silence retombait, angoissant et froid.

Elle eut subitement envie de s’oublier sous un plaid avec un thé réparateur et le livre qu’elle s’était offert  chez un bouquiniste sur le chemin du retour, « Un tramway nommé désir ». La résistance qu’elle plongea dans l’eau lui rappela ses années lycée et l’internat. Elle l’attrista d’autant plus que le calcaire ralentissait l’ébullition et lui laissait tout le loisir de se morfondre. Elle en nourrissait des espoirs alors, des rêves de midinette, Cendrillon en minijupe et Louboutins qu’un sublime prince viendrait séduire sur sa Harley…Pff !

C’est lorsqu’elle voulut extraire le plaid de l’armoire qu’elle la découvrit… apeurée, terrée dans un de ses chaussons. C’était une petite souris des champs, une musaraigne égarée entre ces murs. Elle l’attrapa et s’employa à la rassurer. Sans doute délirait-elle, mais il lui sembla rapidement qu’une étrange complicité les unissait. Sa paranoïa et son effroyable solitude la conduisaient assurément droit vers la folie. Elle aurait dû se rendre, ne pas monter dans ce train et filer au commissariat le plus proche. Cela lui aurait évité de converser avec un rongeur à défaut de prendre le thé avec Marlon.
La chaleur de cette petite boule au creux de sa main la rassérénait pourtant. Elles partagèrent un bout de gruyère, une croute de pain et quelques motifs de jacquard tandis que Léa lui contait les déboires de Stella, Blanche et Kowalski en modulant la voix et les accents:

« Il faut que je sois avec quelqu’un, je ne peux pas rester seule… parce que comme tu t’en es aperçue, je ne vais pas très bien. »

« De la féérie ! C’est ce que je cherche à donner aux autres ! Je veux enjoliver les choses. Je ne dis pas la vérité, je dis ce que devrait être la vérité ! Que je sois damnée si c’est un péché ! »

« Vous n’avez pas vu le tire-bouchon ? J’avais un cousin qui pouvait ouvrir une bouteille de bière avec ses dents. C’était la seule chose dont il était capable… Il était simplement un tire-bouchon humain… Un jour, à un mariage, il a cassé ses deux dents de devant… Après, ça a été fini, il avait honte et s’éclipsait furtivement chaque fois qu’il y avait du monde. »

Léa comprit, en contemplant l’animal endormi, qu’elle avait besoin de cet attachement là dans cette souricière qui lui tenait lieu de planque. Tandis qu’elle la caressait, elle songeait à ce détail d’un tableau de Bosch qu’elle avait vu au Prado lors d’un voyage scolaire…une souris à la robe craquelée, comme hésitante entre Enfer et Paradis.

12 réflexions au sujet de “Atelier de leil 58 et 59 : Trajectoires obliques (suite 2)”

  1. Ce texte est bourré de trouvailles qui chacune pourrait être développée…..Je te sens comme à l’étroit dans l’exercice de cette semaine, tu es devant quelque chose qui s’anime peu à peu d’une vie qui lui est propre et qui ne va pas tarder à frapper à ta porte pour grandir…..Tes personnages tiennent la route, on voit passer des personnages secondaires qui mériteraient quelques disgressions, il faudrait tout reprendre depuis le début, s’attarder sur Léa à Bruges, bref tu as ce qu’il faut pour faire un livre, tu n’es même pas obligée de les mettre dans les bras l’un de l’autre, ils peuvent simplement avoir été un déclencheur mutuel pour un changement de vie…..Tu as un joli style, surtout quand tu te donnes le temps de t’attarder sur une émotion, un ressenti….
    Je serais désolée que tu arrêtes l’atelier mais je ne peux m’empêcher de penser qu’autre chose t’attend….
    C’est mon point de vue de lectrice, en quatrième de couverture j’achète ton histoire…..

    Aimé par 1 personne

    1. A l’étroit en effet ! j’ai vraiment très envie de tenter l’aventure, mais j’ai aussi des activités professionnelles chronophages. Merci en tout cas pour ces encouragements tellement précieux et ce commentaire vraiment adorable.

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      1. Pas de conseil avisé. Juste l’envie de relire l’histoire en entier pour pouvoir bien la suivre. Rien de plus.

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  2. Au risque de paraître redondante par rapport aux autres commentaires, voilà des personnages qui ne demandent qu’à vivre dans un roman qui, j’espère, verra bientôt le jour 🙂 Tu as énormément de potentiel et parviens toujours à emmener le lecteur avec toi. Bravo!

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  3. Hmmm… Je vais pas répéter ce que tout le monde vient de te dire et que j’ai du déjà te dire pour les textes précédents mais… ROMAN !!! Ouf, c’est tout, je n’ai rien dit 😉

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