Littérature française

Rentrée littéraire (15 ) « La porte du voyage sans retour, ou les cahiers secrets de Michel Adanson », David Diop, Editions du Seuil, 2021



Un roman charmant, au sens propre du terme !

David Diop organise son récit autour de la figure de Michel Adanson, naturaliste français d’origine écossaise, qui séjourna plusieurs années au Sénégal et qui rêva vainement à la publication de son « Orbe Universel », son chef d’œuvre encyclopédie déployé en 120 volumes. 

Se jouant de la technique des récits enchâssés il nous offre d’abord un portrait touchant de son personnage, qui se meurt sous les yeux de sa fille au début du XIX°. Son agonie le replonge Cinquante ans en arrière et lui rappelle un feu de brousse sur une rive du fleuve Sénégal. Il se souvient des souffrances de la nature sous l’effet des flammes ravageuses, il se remémore aussi son incendie intérieur…S’il ne craint pas la mort, son corps lui offre un décompte presque imperceptible de ses renoncements successifs , des défaites de son ultime bataille.

Le récit cadre se lit comme le portrait de cet homme un peu fantasque qui vécut la science comme un tel sacerdoce qu’il se coupa de sa famille. Empêtré dans les rêves encyclopédiques propres au siècle des Lumières et prisonnier de sa parole donnée à son père qui le voulait académicien, Michel, fit en effet de sa vie une traversée solitaire, au point qu’Aglaé, sa fille, se trouva un père de substitution en la personne d’Antoine Girard de Busson, l’amant de sa mère. Père et fille perdirent donc beaucoup de temps à s’éviter. Ce n’est que dans les six derniers mois de sa vie que la jeune femme, au caractère trempé, put découvrir davantage le savant misanthrope alors qu’il l’aidait à concevoir son chef d’œuvre, à savoir les jardins de son château du Bourdonnais. Elle se plait alors à écouter ses souvenirs quelquefois imaginaires, ses mots talismans, et à savourer sa prédilection pour les bizarreries de la nature.

Aussi n’est-elle pas surprise lorsqu’elle accuse réception de son héritage de découvrir tout un ensemble d’objets hétéroclites. Des coquillages, des « grenouilles de civilité », des animaux empaillés et des plantes séchées accompagnent en effet les livres et quelques meubles disparates. Elle conçoit bien qu’il s’agit pour son père de tisser ainsi les liens d’une mémoire partagée, d’une communion d’outre-tombe.  La serre aménagée dans un coin du parc devient ainsi un petit temple d’objets fantôme. Elle se plait à s’y rendre et à déambuler parmi eux comme s’il s’agissait de résoudre une énigme. Le roman, qui prend alors des allures de cabinet de curiosités, sait nous surprendre et nous ravir, tant David Diop manie l’art de la formule et des détails insolites. Cette belle histoire de transmission est aussi poésie des mots et des curiosités.

Cette transmission devient plus concrète lorsqu’Aglaé découvre presque par hasard les carnets qu’il lui a destinés et qu’il a dissimulés dans le tiroir à double fond d’un vulgaire secrétaire. Ces écrits opèrent comme un testament, une clé pour comprendre enfin qui il fut, quels furent ses secrets et ses douleurs. 

La narration devient ainsi récit de voyage, évoque le Sénégal au temps de la colonie et de l’esclavage ainsi que la jeunesse du jeune botaniste, qui aspirait à découvrir des plantes exotiques, mais qui découvrit des hommes et apprit le wolof au point d’en oublier parfois sa langue. 

« Lorsqu’on apprend une langue étrangère, on s’imprégne dans le même élan d’une autre conception de la vie qui vaut bien la nôtre. » 

Le propos se fait souvent critique et humaniste. Se repentant d’avoir commis un jour une notice vantant le commerce des esclaves à Gorée, il n’hésite pas à critiquer l’inhumanité de la concession et du système colonial, ni à dénoncer les razzias et autres trafics humains. Il rend aussi un bel hommage aux coutumes et croyances de ces peuples qu’il a appris à respecter.

Mais bien au-delà d’un simple témoignage de voyageur avisé, ce récit est surtout celui d’une odyssée humaine dans une Afrique qui résonne dans chacun de ses mots, comme si ces cinq années l’avaient marqué à jamais. 

David Diop nous offre alors des portraits hauts en couleurs et emprunte à l’art du griot. Adanson, qui se confie à Aglaé pour soigner les blessures de son âme avec des mots remèdes, rend d’abord hommage au jeune Ndiak, son maître de langue, « son passeport au Sénégal ». Il dit sa grande affection pour ce gamin, ce prince grand inventeur de proverbes spontanés que l’on ne pouvait qu’aimer, et qui lui fut toujours dévoué. Sa parole alterne avec celle de Baba Seck, le chef du village de Sor qui raconte l’histoire de « la grande revenante », sa nièce Maram, prétendument enlevée et réduite en esclavage trois ans auparavant ; celle de Maram elle-même. 

On suit « ce toubab » à travers ce périple qui le mène au royaume de Kayor, à Cap Verd et sur l’île de Gorée. On se délecte à ses côtés de vins de palme tandis qu’opère la magie des danses et des tambours, on se laisse bercer par les légendes, les histoires de rab protecteur ou des guérisseuses. Ce voyage, d’abord motivé par une simple curiosité se fait quête initiatique. C’est aussi un bel éveil à l’amour, un amour coupé à la racine…

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