Littérature française

Rentrée littéraire (14), « Grande couronne », Salomé Kiner, Christian Bourgeois éditeur, 2021



Un premier roman assez décapant qui a su se faire remarquer

Ce premier roman écrit sous le sceau d’un rire amer confronte une ado de 13 ans à ses rêves et ses désillusions à l’aube du changement de millénaire. Si elle réside dans une petite ville de la banlieue parisienne qui alterne le meilleur et le pire, elle n’appartient pas à l’univers des cités, puisqu’elle grandit dans un quartier pavillonnaire au sein d’une famille qui a d’abord l’air parfaitement normale, si tant est qu’une normalité puisse exister. 

En optant pour une narration à la première personne, entièrement assumée par cette jeune fille qui manie l’autodérision avec un grand art, l’auteur nous invite à revivre de l’intérieur cet âge si dangereux, « cette ligne de crête qui mène à l’âge adulte », mais qui peut aussi être celui de toutes les déviances. C’est le temps de toutes ces premières fois, les cigarettes volées, les flirts, la masturbation, les cuites, la drogue aussi…Ce temps où l’on apprend à mentir pour gagner une once de liberté. Cette époque où toutes les expériences peuvent sembler bonnes à prendre.  

Cette « gosse », dont nous ignorerons le prénom jusqu’au bout, comme s’il s’agissait de préserver son anonymat, est la seconde d’une fratrie de 4. En pleine rébellion, Rachel, l’aînée, n’aspire qu’à s’éloigner du clan. Encore très joueur, Ludwig n’en rate pas une, tandis que le petit Simon présente un sérieux retard de développement et pèse sans doute lourd dans la décision du père qui finit par demander le divorce. 

A quoi peut donc rêver une ado de 13 ans en 1999 alors qu’elle est cernée par la publicité et les centres commerciaux, mais qu’elle grandit au milieu des produits discount ? Elle rêve forcément de vêtements et de cosmétiques de marque, de baskets signées Nike, de bonbons Kréma et de biscuits de chez Lu.  Ses références en la matière sont forcément les copines. Amanda vit peut-être dans un mobil home au fond du jardin, mais elle porte des jeans Diesel. Kat Lihn, elle, est en échec scolaire, mais elle possède une dizaine d’Air Max et trois ensembles Lacoste…Sa mère a beau être la pro des ateliers de parole, elle n’a aucune conscience des soucis posés par l’adoubement nécessaire entre adolescents. Elle ne comprend pas davantage son désir de devenir hôtesse de l’air motivé par la classe du costume.

Ses frustrations et l’influence des copines sont telles, qu’elle n’hésite finalement pas longtemps à rejoindre le discret réseau Magritte, orchestré par Miguel et Nelly, histoire d’augmenter son pouvoir d’achat. Après tout, un nouveau sac vaut bien quelques branlettes et autres fellations sur un quai de gare désaffecté…C’est juste un job du mercredi…Ainsi devient-elle Tennessee, dans le même temps qu’elle glisse dans un monde glauque qui échappe totalement à ses parents. Les « Zguègues » se succèdent, les achats s’accumulent, et comble de bonheur, elle peut même se faire livrer des pizzas. 

Sa situation se complique encore, lorsque le père, lassé par la mère et les soucis posés par le petit dernier,  aspire au divorce et que sa mère sombre dans une sévère dépression. Il n’est pas facile de devenir la mère de sa mère, et conséquemment de la fratrie, alors même qu’on connait un éveil délicat. Il lui semble vraiment tenir le premier rôle dans « cette société du gâchis ». Même avec beaucoup d’imagination, sa vie ne pouvait ressembler en rien à la télévision. 

« En gros, j’ai compris qu’être adulte c’était pas un cadeau et que faire des enfants aggravait le problème »
 » Le principe d’une famille c’est d’avoir deux parents qui se partagent les plaisirs et les responsabilités, mais chez nous ça ne fonctionnait pas comme ça. Ma mère faisait tous les rôles à la fois et pourtant c’est mon père qui lourdait le costume. »

Heureusement qu’il lui reste Chanelle, une jeune brésilienne qui doit la vie à club de bachata et à un verre de rhum coca,  ou Renaud le livreur de pizzas, pour avoir de temps en temps le sentiment d’être appréciée à défaut d’être aimée. L’ennui, c’est qu’ils sont tout autant paumés qu’elle…

J’ai beaucoup aimé ce personnage désabusé qui conserve une once de naïveté mais qui se montre aussi lucide sur sa situation et les risques qu’elle court. C’est évidemment l’une de ces adolescences terribles, et le récit pointe de ses mots bien des problématiques liées aux conduites à risques. De quoi donner froid dans le dos à bien des parents. Le roman interroge également la responsabilité des adultes, un certain aveuglement aussi. On nourrit certes bien des peurs pour nos ados, mais il reste difficile d’imaginer ce qui semble appartenir au monde du non-possible. Les thématiques sont graves, mais le trivial et le terrible se conjuguent à un humour parfois désopilant, permis notamment par les remarques décalées de Tennessee, ses associations d’idées ou énumérations improbables, un ton qui vise à dédramatiser tout cela.

Il n’empêche que je me suis sentie soulagée d’en avoir bien fini avec les adolescences de mes trois mignonnes.

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