Littérature française

Rentrée littéraire (12), « Presque toutes les femmes », Héléna Marienské, Flammarion, 2021



Héléna Marienské, alias Nathalie Galan, et davantage encore puisqu’elle change d’identité comme elle change de vie, se livre ici à l’exercice de l’autobiographie. Ce projet ancien mais resté inachevé, s’est imposé à elle alors qu’elle se remettait d’une dépression sévère. Il devenait comme une évidence qu’elle devait réécrire ce récit intime consacré aux femmes de sa vie, enfin tomber le masque, quitter toute dérision, franchir les silences et les non-dits, pour mieux comprendre et signifier combien ces amies, ces amoureuses, ces figures familiales et ces rivales l’avaient finalement révélée à elle-même. Elle entend alors encore résonner les paroles de sa psy lacanienne, « Votre problème, c’est les femmes ! ».

Cette autobiographie est en effet aussi le fruit de 10 ans d’analyse, orchestrée comme une série en 3 saisons, auprès d’une psy Corse, « une artiste de la psyché » spécialiste de la pathologie du lien, véritable « Zarathoustra du divan » .

Forte de ce principe, la narration fait fi de toute chronologie et s’organise en thématiques qui mettent un mot sur des types de relations, ou sur leurs conséquences. Parfois il ne s’agit que d’un prénom. Il est ainsi question de « Cruautés » ou de « Traditions ». Elle s’organise aussi autour de silences éloquents : la mère et la sœur sont en effet à peine évoquées, et apparaissent comme autant de figures de l’ombre qui ont sans doute pesé.

Focalisé donc sur les femmes, le récit s’intéresse longuement à sa bisexualité, qu’elle a un temps cherchée à combattre, comme on arrêterait une drogue, mais qui s’impose aujourd’hui comme fondamentalement inhérente à son être. L’évocation de ses amours et de ses amantes, sont l’occasion de toute une galerie de portraits, mais elle se lit aussi comme l’histoire d’un apprentissage, qui la mène de l’amazone de sa jeunesse à Naomi ou Miléna, en passant par Lilas, une romancière polyglotte adepte du BDSM. On mesure ainsi combien il peut être difficile d’affronter les quolibets et les railleries, de dépasser le sentiment de honte et de s’assumer et combien une vie affective peut être chaotique et ambivalente.

« La vie est un film quand il n’est pas un livre, mais tout cela n’est que comédie, jeu de séduction »

Cet apprentissage s’inscrit bien évidemment dans un parcours de vie, une vie qui peut effectivement être bien facétieuse et qui mène notre auteur de Pèzenas à Paris, de la prépa littéraire réputée au costume de la coco-girl sur les plateaux du Collaro-Show puis à l’agrégation. Alors qu’elle a fui le domicile familial à peine sortie de l’adolescence il lui a bien fallu cultiver l’art du « vivre comme on peut », survivre d’expédients, de hauts et de bas. C’est toujours plus vivable que de demeurer auprès de parents enseignants, communistes pratiquants de surcroit et peu expansifs. Elle se rêve alors actrice, se rit des normes bourgeoises se sent « plus communarde que versaillaise » et s’interroge sur la nécessité ou non de rentrer dans un ordre hétéronormé. La liberté versus les conformismes…

Ainsi, celle qui raconte avec beaucoup d’autodérision comment elle née accidentellement d’un rock endiablé, a soif de liberté, d’intensité, de provocations parfois aussi. Elle avance au gré des rencontres et des opportunités, toujours animée d’un esprit de curiosité et d’une grande force de vie. On ne s’étonne donc pas de la retrouver dans les coulisses du Crazy Horse ou sur d’étranges plateaux de cinéma aux côtés d’un certain Zivko Nikolic que d’aucuns voudraient présenter comme le Godard Yougoslave…

Héléna Marienské, qui n’a pas totalement renié l’humour non plus, sait tenir son lecteur, ce qui est loin d’être toujours le cas dans le genre autobiographique. Elle alterne entre une verve satirique et des passages d’une grande tendresse, notamment lorsqu’elle évoque Ernestine comme sa mère de substitution , ou le Nissan de son enfance et sa grand-mère Marie-Louise, « sa mamée » qui aimait danser la java et qui lui apprenait la vie et l’art du repassage. Sa vision du monde de la TV et des paillettes vaut son pesant d’or. Le récit se fait aussi parfois texte à clés. Qui est donc cette cruelle reine du polar récompensée à Biarritz qui a bien failli avoir raison d’elle ??? Enfin, celle qui se définit, in fine, davantage comme une bi-amoureuse qu’une bisexuelle, se livre à une analyse vertigineuse des rapports amoureux.

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