Littérature française

« Abdel et Bela », Robert Pinget, Éditions de Minuit, 1987


Poursuivons notre découverte du théâtre de Pinget, auteur publié aux Éditions de Minuit et affilié au courant du Nouveau Roman.

Avec ce titre, il développe son exploration du théâtre et de ses possibles, notamment son aptitude à se représenter et sa dimension réflexive.

Le décor est on ne peut plus dépouillé : seuls deux fauteuils occupent l’espace vide. Deux sièges autour desquels gravitent deux personnages, Abdel et Bela. Acteurs au chômage, ces deux-là, sont en quête d’un texte. 

La pièce emprunte alors à l’écriture de plateau et s’offre au spectateur comme une formidable mise en abyme multipliant les jeux de théâtre dans le théâtre. Elle se fait également réflexion sur le théâtre par la confrontation des points de vue. Quelle époque choisir ? Quels personnages ? Le texte doit-il avoir un goût d’universel ? S’agit-il d’être mimétique ou de transposer ? Comment résoudre les problèmes techniques ? Peut-on placer une voiture sur le plateau ou faut-il se résoudre simplement à une bande son qui laisserait entendre le bruit du moteur ? Comment contourner la réglementation stricte concernant la présence des animaux et recourir aux services d’un adorable pékinois ? Jusqu’où prendre en compte la réception d’une pièce ? Comment échapper au vaudeville ? Innover ? 

« Une pièce de théâtre oui, une pièce de théâtre. Reste à savoir…Ce que c’est que le théâtre. »

Tous les deux s’accordent sur la présence d’une scène, d’un texte et d’acteurs, mais cela ne répond guère à la question de sa nécessité, de son essence. 

Bela préfèrerait qu’ils se concentrent sur la fable et les répliques, à force de trop réfléchir, ils risquent d’échouer de nouveau. Mais Abdel, et son imagination galopante, ne le conçoit pas ainsi. 

Entre complicité et tensions, chacun déploie sa conception du théâtre. Leurs visions se confrontent, s’affrontent et quelquefois se complètent. 

Bela apparait comme le tenant d’une certaine tradition, le gardien du temple. Selon lui, il importe de beaucoup soigner le texte, d’intégrer du subjonctif et d’y mettre de la passion, sinon « le théâtre c’est de la bibine ». Il milite pour une intrigue simple et linéaire dans laquelle il n’existe pas de bon théâtre. Il prône une action claire et nécessaire qui évite tout désordre. 

Abdel nourrit une vision plus contemporaine, plus contestataire, quitte à sa faire iconoclaste. « Il faut que ça dégénère et que tout le monde se mette à poil », peu importe le parfum de scandale. « Infanticide et génocide, ça c’est du théâtre ! ». « Le goût n’a rien à y voir ».  Il aspire à « un dialogue dur, serré, moderne », un texte qui bouscule jusqu’aux tréfonds de soi.

La pièce, que l’on peut considérer aussi comme un hommage au théâtre, se présente donc comme une fable en construction qui fait de l’écriture dramatique la tentation de tous les possibles. Elle est également le reflet des réflexions et débats qui animent le genre depuis les années 50. Le texte, beaucoup plus abouti que celui de  « L’Hypothèse », est assez jubilatoire et mérite le détour. 

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