Littérature française

« Royan, la professeure de français », Marie Ndiaye, Gallimard, 2020




Une claque !

Ce texte est d’abord l’histoire d’un Monologue dramatique longtemps empêché par la pandémie et la fermeture des lieux de culture, puisqu’il devait être créé à Avignon en 2020, puis en novembre à l’espace Cardin. 

Il s’offre au public comme la parole expansée d’un JE qui exprime sa certitude d’être comme épiée par deux êtres, dissimulés…imprécis d’abord pour le lecteur qui les pressent bien comme une menace mais qui devra reconstruire leur identité et leur histoire en rassemblant les bribes éparses du puzzle au fil de la lecture.

 » Là pour me faire rendre gorge »

Cette parole qui prend des allures de flux de conscience, appartient à Gabrielle, une enseignante de lettres proche de la retraite. D’abord ressentie comme une proie potentielle, on comprend qu’elle se trouve confrontée au désespoir de deux parents d’élèves. Daniella, leur fille, harcelée, s’est en effet suicidée. Mais c’est précisément cette confrontation qu’elle refuse et qu’elle fuit, autant que ses responsabilités et son éventuelle culpabilité. Elle voit dans leur attitude et leurs croyances butées, dans cette certitude de leur bon droit, un acharnement aussi effroyable qu’injustifié. Elle sait que dans le malheur, on a toujours besoin d’un coupable, elle refuse avec une force aveugle d’être ainsi désignée.

Il semble alors que l’errance de ses pensées va au rythme de ses déambulations dans Royan, à moins que ce ne soit l’inverse. Elle martèle les mots comme elle martèle ses pas, oscillant entre la résurgence d’un passé douloureux et un présent insupportable et accusateur. Ces bribes de souvenirs, qui sont autant de stigmates de sa fragilité, se confrontent à son besoin de garder toujours le contrôle et de n’admettre que les coups du sort. Peut-être pourrait-elle fuir comme elle l’a souvent fait ? Dans l’immédiat, la dénégation qui permet une révolte aveugle, lui permet d’avancer.

Ses pensées, qui l’envahissent à un rythme effroyable, permettent aussi d’esquisser son portrait alors qu’elle a toujours cherché à être lisse, presque invisible, pour se protéger des autres et de ses élèves.

« L’élève est l’unique prédateur de l’enseignant ; »

Derrière cette violence qu’elle déploie d’une phrase à l’autre, lorsqu’elle retourne l’acte d’accusation contre les parents ou qu’elle brosse un portrait acide de l’adolescente, on perçoit son immense solitude, ses peurs, ses blessures, sa folie. Derrière ce qui pouvait sembler une absence totale d’empathie, une psychorigidité paranoïde, on devine combien Daniella, qui avait vu en elle une interlocutrice privilégiée, ne pouvait que la renvoyer à ses propres démons et à ses décombres qu’elle croyait enfouies. 

Au-delà de cette poéticité qui lui donne beaucoup de force, le texte peut L’élève est l’unique prédateur de l’enseignant
être dérangeant en ce qu’il confronte chacun de nous à sa part d’humanité. Sans doute trouve-t-il un écho particulier chez l’enseignant…

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