Littérature étrangère

Rentrée littéraire (6) « Le rire des déesses », Ananda Devi, Grasset, 2021



Il faisait partie de ceux que j’attendais avec impatience, tant c’est toujours un plaisir stimulant de se laisser gagner par l’univers et la langue d’Ananda – que je salue au passage vêtue de mon sari vert – .

Avec ce roman, elle nous plonge à nouveau en Inde, d’abord au Nord, dans une ville pauvre de l’Uttar Pradesh, puis à Bénarès, cette ville sainte traversée par le Gange et rongée par la pollution, où l’on se rend en masse en pèlerinage, où les Doms brûlent les morts et où les excréments sont bénis. Cette ville trompeuse et perverse où le grotesque se conjugue au sublime. 

C’est un récit de l’enfance, puisque l’intrigue se noue autour de la jeune Chinti, mais c’est aussi une histoire de femmes, une thématique qui lui tient à cœur.

L’intrigue se construit d’abord dans la Ruelle, une bâtisse glauque et misérable organisée en cellules minuscules qui s’entassent sur 3 étages. 

 » Ici est le monde. Dans toute sa splendeur. Sa terreur. Sa laideur. » « Un horizon d’immondices. »

Nous découvrons le lieu à travers les yeux curieux de cette enfant qui y vit cloitrée, le plus souvent séparée de sa mère par une misérable paroi. Aussi loin qu’elle s’en souvienne « son premier souvenir est celui d’un mur », cette cloison qui opère tout autant comme une protection que comme une interdiction. Veena, sa mère, est ferme sur le sujet et sait se montrer suffisamment menaçante. Chinti est du reste condamnée à effacer son existence : aucun geste, aucun bruit ne sont tolérés. Elle découvre pourtant un jour une légère fente dans ce panneau de bois qui finit par lui servir d’école. Elle comprend alors que sa mère se livre à la prostitution, tout comme Gowri déposée là à 13 ans par son oncle et violeur, Janice, l’aveugle Kavita , Bholi et tant d’autres échouées. Elle mesure aussi combien chacun des visiteurs dévore une partie de sa mère. Ici, les enfants naissent et grandissent comme ils peuvent, en attendant leur tour. Pourtant, dès qu’elle est capable de se donner le nom que sa mère n’avait jamais pris la peine de choisir, Chinti (fourmi) se veut forte et décidée à s’échapper, malgré son attachement pour sa mère et sa peur de l’abandon. Sans doute a-t-elle bien perçu que de toutes les femmes, seule Veena était précisément incapable de lui offrir une once d’amour, tant elle porte sa rage en bannière et tant elle souffre de cette impuissance à lui assurer un avenir meilleur.

 » Survivre ne vous donne guère le temps de vous préoccuper d’amour. »

En attendant le temps de la possible échappée, Chinti grandit au sein de ces femmes, admirant ce qui tient à la fois de « la mascarade et du paroxysme de beauté ». Elle se réfugie parfois dans les bras de Bholi et des autres, qui prennent soin d’elle comme autant de mères de substitution, et savoure ce rire qui les rassemble et qui est finalement le seul pouvoir qu’il leur reste.

Il lui arrive aussi de traverser la rue pour rejoindre la maison d’en face qui abrite les hijras, une communauté millénaire, soient des femmes nées dans le corps d’un homme qui ont leurs propres mythes d’origine et qui bénéficient en Inde d’un statut particulier. Elle y retrouve notamment Sadhana, sans doute le personnage le plus attachant du roman, un être magnifique qui a dû endurer bien des souffrances, dont  la morsure du couteau, pour se faire enfin femme et devenir la meilleure danseuse du quartier. Sadhana, qui admire l’extrême beauté et l’innocence de Chinti, s’est juré de la protéger toujours et de l’empêcher de tomber aux mains de Shivnath. Elle refuse d’admettre que Chinti puisse rejoindre le clan de celles qui se voient privées de choix. Elle s’accroche presque désespérément à l’espoir « que son pays n’est pas celui qui choisit toujours de détruire les plus faibles ».

Membre de la caste des Brahmanes, Shivnath, que tous voient comme un swami, soit un homme divin, fut d’abord un client assidu de Veena avant qu’il ne soit littéralement fasciné par la petite. Elle l’intrigue, le touche, le trouble profondément dès lors qu’elle découvre sa féminité naissante, au point que désir et adoration mystique se confondent et le portent à « la frontière ultime de son humanité ».

 » La ruelle est l’enfer dont il a eu besoin pour mieux jouir de son paradis. »


Fin politique, fondamentaliste, maître en art de la manipulation et formidable faux dévot, Shivnath souffre parallèlement de mégalomanie. Il possède son propre temple, un lieu entièrement dédié à ses plaisirs, doté d’une immense statue à son effigie et ses fidèles sont nombreux. Mais cela ne saurait lui suffire. Depuis toujours, il nourrit en effet l’ humble ambition devenir un dieu. « Pour l’instant aux yeux de ses fidèles, il n’est qu’un intercesseur. C’est davantage sa statue qui répond à l’idée qu’ils se font d’un dieu. C’était la première étape.  La prochaine c’est être lui même divinisé. Or Chinti le regarde comme un dieu… » et pourrait bien se trouvait embarquer dans une machination qui n’aura rien d’un film Bollywood…


Comme à son habitude Ananda Devi nous offre une galerie de portraits extraordinaires au sens étymologique du terme. Cette odyssée indienne se lit en outre comme une exploration sans concession de l’humaine nature, de la barbarie possible, du sordide du monde aussi. Le tout dans une langue ciselée, puissante et éminemment poétique où le moindre mot est soigneusement choisi .L’ailleurs et l’universel se conjuguent, les tabous sont explorés, et non enfouis. Se posent les questions de la femme et de la féminité, de la difficulté d’appartenir à ce sexe dans bien des contrées encore. Elle passe en outre la religion, et certaines de ses superstitions obscurantistes au crible de ses analyses, soulignant combien il s’agit souvent d’asservir les fidèles.

 » Les pèlerinages n’ont jamais conduit vers autre chose que soi – un soi blessé, tourmenté par les visions qui dansent hors de notre portée, par nos rêves faussés. Les pèlerinages mettent à nu nos échecs, nos mirages. Ils sont l’éternel piétinement de ce rien qui nous réclame, nous aspire, nous noir : la mort vers laquelle tout le monde chemine, et rien d’autre. Aucune promesse quelconque tandis que nos pieds creusent notre propre tombe. « 

Chaque phrase rend palpable cette urgence à dire l’exploitation des plus faibles. C’est noir, souvent, mais certains passages confinent au sublime et portent une once d’espoir. 

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