Littérature française

Rentrée littéraire (4) » Feu », Marie Pourchet, Fayard, 2021



Mon gros coup de cœur pour l’instant !!!

Exceptionnellement, je commencerai par évoquer le titre. Ne connaissant pas l’auteure, c’est d’abord lui qui m’a attirée et a motivé ma lecture. Un seul mot, de surcroit très court. Cela surprend presque à l’heure du « Sumo qui ne voulait pas grossir » ou de « L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea » !

Trois petites lettres…

F , comme femme(s), féminité retrouvée, un tantinet Femelle ; comme frissons sans doute nécessaires ; force de vie, folie, faute aussi évidemment. Enfin, F comme cette fulgurance qui caractérise l’écriture de Marie Pourchet. Que j’ai aimé cette flamboyance et ces phrases qui fusent !

E comme éruption ; étreintes – et elles sont nombreuses – ; exister aussi, ce besoin de se sentir vivre. Erection. Evitement. Erreur peut-être…

U comme urgence, usine et usure, ubers qui s’avèrent ici d’une grande utilité romanesque ; ubuesque aussi, un aspect non négligeable de ce roman !

S’ajoutent à cela les possibles significations du mot et ses connotations. Le feu de la passion, ses ravages. Les étincelles. Les bonnes, celles qui font pétiller les yeux, les mauvaises notamment lorsqu’on est comme l’héroïne confrontée à une ado incroyablement intelligente et rebelle.  Feu(e) sa droiture, le mariage aussi menacé par une telle urgence à vivre. La perte et les dommages collatéraux. Les cigarettes que l’on fume de nouveau après l’amour. Feu d’artifice aussi, que cette écriture diablement inventive et caustique !!!

Mais venons-en aux faits, à l’intrigue et aux personnages. Le sujet pourrait sembler banal, réchauffé… Encore une histoire d’adultère ! Encore un récit d’une vie schizophrène, entre les mensonges, les petits arrangements avec sa conscience et avec l’Autre, et la tentation de sauver la face ! Il est vrai que les trios amoureux et les adultères semblent constituer un puits sans fond pour la littérature. Étrangement, ce sont d’ailleurs souvent des femmes qui l’alimentent, comme si nous étions seules capables de réitérer à l’infini cette fichue faute originelle. A moins que nous n’y soyons condamnées, faute de pouvoir nous épanouir pleinement dans des relations stables trop marquées par un patriarcat délétère etc… etc…

Bon revenons à notre sujet initial et notamment aux deux protagonistes principaux du roman, Laure et Clément, qui valent vraiment le détour, tant Marie Pourchet maîtrise l’art de camper les personnages.

Laure, la petite quarantaine, est maître de conférence à la faculté des sciences humaines de Cergy-Pontoise. Elle mène une vie active et tranquille, entre ses cours, ses deux filles, et Anton, son époux, médecin de son état. Son seul souci réside dans ses relations parfois conflictuelles avec son ado de fille, Vera, rebelle à souhait, activiste, et maitre es insolence. Qu’il est effroyable cet « âge pavlovien » ! Chargée de l’organisation d’un colloque, elle est amenée à rencontrer Clément, un banquier d’élite atypique, mais paradoxalement « comme un morceau d’épave ». Élevé par une mère peu aimante qui l’a conduit à une haine de lui-même, il fait partie de ces êtres qui portent en eux quelque chose de cassé et qui multiplie les comportements destructeurs. Lorsqu’il n’est pas hanté par la tentation fugitive mais récurrente de mourir, et qu’il ne court pas un marathon, il se confie longuement à Papa, son gros chien qui officie comme son alter ego. Hyper-connecté et obsédé par les chiffres, il cultive certains tocs et des pensées radicales. « L’époque est un scandale », si bien qu’il porte un regard désabusé et désenchanté sur tout ce qui l’entoure. Quant à l’idée d’être  » amoureux c’est ordinaire et casse gueule. »
Coincée dans la capuche de son sweat, lorsqu’elle n’emprunte pas la mini-jupe en cuir de sa mère, Vera appartient au monde du non et de l’insolence, notamment lorsqu’elle revisite Andromaque et rivalise de drôlerie avec le Boloss des lettres.

« Elle méprise en vous l’Occident qui postera ses images de vacances à la face des pauvres, qui malheureusement ne rêvent plus de sang mais de 5G pour se faire, à leur tour, bouffer par les géants du data »

Plus sérieusement, elle milite dans un mouvement anti-hommes au point de déserter les cours à la moindre référence masculine. Tellement intelligente, qu’elle peut en devenir perverse, elle soupçonne rapidement la double vie de sa mère…

L’intrigue s’organise donc autour d’une rencontre presque fortuite. Clément n’est a priori que l’un des intervenants potentiels d’un colloque d’histoire contemporaine, pas censément un danger à courir…Laure ne se sent d’ailleurs pas attirée outre mesure par le personnage. Elle pourrait même envisager un soupçon de répulsion. Du reste, une petite voix, celle de sa mère, lui enjoint de passer vite son chemin. Mais une autre, celle de sa grand-mère s’illustre régulièrement par des conseils opposés. A croire que ces deux femmes incarnent à elles seules la dialectique du bien et du mal, Un je ne sais quoi pourtant la ramène quelquefois à lui. De retour à la Défense, Clément n’est pas plus enthousiaste.  » Cette femme là si je la touche, je devrai l’achever sinon ce sera moi. »

S’ensuivent pourtant des sms, « des mails troussés comme des télégrammes de Trintignant depuis Deauville, du sous texte sans texte autour, du aimez vous Truffaut… ». Même si l’histoire se présente comme la chronique d’une catastrophe annoncée, on tombe les masques et les vêtements dans le plus grand non-respect des gestes barrières et de la distanciation sociale. Mensonges, chambres d’hôtel, correspondances clandestines, querelles, fausses ruptures, s’enchainent sans que rien vraiment ne les arrête. Laure ne recule désormais devant rien qui ne se fait pas. Clément se laisse presque avoir par les sentiments…Savoir où cette liaison grandissante les mènera est une autre histoire.


Le récit prend des allures de roman choral et alterne les points de vue, et les monologues intérieurs. Le style est jubilatoire, les inventions nombreuses. L’intérêt ne réside pas forcément dans le sujet, mais plutôt dans son traitement qui multiplie les originalités. 

Je ne résiste à la tentation de partager un extrait plus long

«- Plutôt à droite les couteaux, sous la serviette. Et les fourchettes avec les pointes en haut, supplie Gabrielle.

Véra corrige et promet de s’enfoncer dans le crâne que la civilisation, c’est mettre la table. Elle pensait qu’après les fours, les machettes, les fosses communes creusées à la bétonneuse, une centaine de féminicides par an par démocratie, on pouvait à ce stade, à nouveau manger par terre. Heureusement on peut compter sur les gardiennes du Temple des arts ménagers, merci.»

Après tout cela, je ne peux que vous conseiller la lecture de ce roman incendiaire !

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