Littérature française

Rentrée littéraire (3) « Comme nous existons », Kaoutar Harchi, Actes Sud, 2021




Kaoutar Harchi offre au lecteur un récit autobiographique, qui peut se lire comme un récit d’apprentissage et d’éveil, mais aussi comme un bel acte d’amour aux siens et notamment à sa mère, Hania.


La narration s’ouvre une scène déterminante – et récurrente – dans sa prise de conscience d’elle-même et de ses origines, une scène qui semble presque marquer son entrée dans l’âge de raison alors qu’elle est âgée de 6 ou 7 ans et qu’elle est nouvellement arrivée sur le territoire français. Elle constate en effet le bonheur renouvelé et renaissant de ses parents, Hania et Ahmed, chaque fois qu’ils revisionnent la video de leur mariage au pays. C’était une autre époque, un autre lieu, avant la nécessité de l’exil, un moment qui suscite chez l’enfant une émotion forte, tant  elle ignorait que ses parents avaient pu être jeunes et insouciants. 


La famille, d’origine marocaine, vient alors de s’installer dans l’Est de la France et s’efforce de vivre au mieux tout en cherchant à s’intégrer. Les parents, qui se plaignent rarement,  travaillent pour une société de nettoyage tandis que Kaoutar va à l’école, ce qui rime rapidement avec « l’expérience enfantine et primordiale de la race » . L’été ils rentrent au pays pour profiter de la famille, le dimanche ils sillonnent les brocantes et autres vide-greniers. C’est vraiment une famille sans histoire dans un quartier sans histoire…

Sans aucun misérabilisme mais sans concession, Kaoutar Harchi conte ensuite son parcours qui la mène jusqu’à la fac de sociologie et l’écriture, elle retrace son éveil socio-politique, non sans analyser avec beaucoup d’acuité et de sensibilité l’ostracisme mais aussi cette difficulté à se sentir légitime, des problématiques souvent liés à la question de l’immigration. 

Elle sait trouver les mots pour évoquer ses peurs – mais aussi celle que l’étranger génère trop souvent – , pour expliquer sa difficulté à accepter de devenir elle-même au-delà de la crainte de trahir les siens ainsi que son cheminement pour oser la liberté, l’insolence, et l’ambition. Elle dit les inégalités, sociales et raciales, auxquelles s’ajoutent celles qui sont liées au sexe féminin, et les contrôles policiers arbitraires. Nourrie de la pensée du sociologue Abdelmalek Sayad, elle explique avec beaucoup de finesse comment les processus d’autocensure inconscients se conjuguent aux phénomènes de rejet et comment cela peut conduire aux dérives que l’on sait, la haine de l’autre et la violence. 

Elle réfléchit notamment sur le rôle de l’école, capable du meilleur comme du pire, et sur le choix paradoxal de ses parents qui optent pour l’enseignement catholique afin d’éviter les établissements de secteur, cosmopolites et conséquemment malfamés, au sens propre du terme. 

Outre la difficulté de « l’Arabe » (je reprends juste ses mots) tant pour comprendre qu’il a sa place que pour parvenir à se la faire, ce récit est un bel hommage à sa mère, celle qui avait une foi aveugle dans l’institution scolaire et qui y voyait une promesse d’avenir pour sa fille. C’est vraiment un témoignage d’amour filial comme nous en rêverions toutes !
Elle se livre enfin sur ce désir d’écrire, qui devient nécessité obsédante, lorsqu’elle mesure combien sa maîtrise et son goût de la langue sont un capital. Elle y voit une contribution collective, une occasion de « venger sa race », mais aussi de rendre aux siens ce qu’ils lui ont offert.

« A l’âge de vingt ans, voici alors ce que j’ambitionnai : que l’objet de l’écriture, la matière première du roman que je proposerais, un jour, à une maison d’édition, ne soit rien d’autre que l’objet de ma mémoire. Qu’il y ait, entre l’acte d’écrire et l’acte de vivre, une forme de confusion volontaire. Que l’écriture serve la vie plus que l’inverse. Que par l’écriture, d’une certaine manière, je devienne mon propre objet.

Sujet et objet. »

L’écriture, souvent incisive, alterne avec une tendresse toute poétique lorsqu’il s’agit des siens. Loin d’être pleinement autocentré, l’effort de mémoire confine effectivement à l’universelle condition des exilés. C’est aussi une intéressante leçon d’humanité.

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