Littérature française

« L’hypothèse », Robert Pinget, 1961, Éditions de Minuit


Cette semaine, j’ai fait un détour par le théâtre de Robert Pinget, qui signe, avec « L’hypothèse », son premier texte dramatique mais aussi la seule pièce relevant pleinement du Nouveau Roman. Écrite en 1961, elle fut créée au Théâtre de la Comédie en 1964.

Suisse d’origine, Robert Pinget s’est illustré dans le domaine romanesque avec des titres comme « L’Inquisitoire » ou « quelqu’un ». A l’instar des grands du Nouveau Roman, il apporte sa touche à « l’aventure du roman » et participe à la remise en question des notions d’intrigue, ou de personnage. Son œuvre dramatique comprend une vingtaine de titres, dont certains ont été écrits pour la radio.

Le discours didascale, assez ample, prévoit un décor relativement épuré : une pièce sommairement meublée d’une bibliothèque, d’une table et d’un fauteuil ainsi qu’un poêle. Le lieu, aux murs très blancs, semble ainsi se resserrer sur l’unique personnage présent sur scène et faire de lui un reclus à l’allure hallucinée. La scénographie se voit complétée par la projection régulière d’une image sur le grand mur blanc qui offre au public comme un dédoublement du personnage.

Ce personnage, Mortin, vêtu d’un habit de cérémonie, est manifestement attendu dans un colloque ou une émission littéraire. Il répète un discours, d’un ton désincarné, soucieux de mesurer les effets du texte, de rectifier ce qui sonne mal et surtout de le mémoriser. Il hésite, se répète, s’amuse de certains isolexismes déroutants – au sens propre du terme -trébuche sur certains mots, peine à retenir certaines phrases, s’agace lorsqu’il se trompe. Un brin cabotin, il s’inquiète également de sa gestuelle. 

L’enjeu de cette allocution réside dans les possibles aventures d’un manuscrit et de son auteur, un manuscrit censé avoir été vissé à une table et qui a pourtant disparu. 

« Nous serions en plein mystère »

Usant abondamment du conditionnel, il explore ainsi plusieurs pistes. Ce manuscrit a t’-il fini au fond d’un puits ? Comment ? Pourquoi ? S’agissait-il pour son auteur d’éviter de s’y jeter lui-même ? Une sorte de suicide par substitution ? Les hypothèses vont aussi bon train quant au contenu du livre disparu dont personne ne sait rien. Peut-être ne s’agissait-il que d’un petit chef-d’œuvre de la stupidité…

« Cette situation de conditionnelle » se soucie quelquefois plus d’une éventuelle adhésion du public que de véracité. Les désordres amoureux sont bien plus vendeurs ! 

Elle se déploie en outre dans un discours abscons, à la syntaxe alambiquée et bouleversée. Le dramaturge supprime l’essentiel de la ponctuation et recourt à une hypertaxe perturbante. 

« J’inviterai ceux que ne rebutent ni les aléas de la pensée ni les difficultés du langage à ce qu’il faudrait bien appeler un jeu…autour de l’efficace possible du langage… »

Plus que l’histoire de cet ouvrage prétexte, l’intrigue s’appuie sur des jeux de théâtre dans le théâtre pour s’intéresser à l’aventure du discours qui est l’occasion d’une réflexion sur l’art du langage et ses limites. Pinget remet ainsi en cause la nature même du discours dramatique et la notion de fable dans une déclinaison parodique de topoi souvent empruntés au vaudeville ou au mélodrame. 

« Il ne s’agit pas Messieurs de mettre des bâtons dans les roues de votre entendement mais de le prédisposer par l’exposé des embarras fatalement et comme à dessein proposés par la route à suivre de s’armer de patience et de lucidité. »

L’expérience n’est pas inintéressante, dans sa démarche…

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