Littérature française

« La nostalgie des blattes », Pierre Notte, Quatre Vents, 2017




Après l’univers pesant de Minyana ou de Sarah Kane, je vous propose aujourd’hui un détour par le théâtre de Pierre Notte, un univers décalé qui mêle tragique et humour pour interroger l’humaine condition, et notamment ici notre finitude.

Essentiellement dramaturge et metteur en scène, même s’il est l’auteur de  quelques romans, Pierre Notte est associé au théâtre du rond point.

Le cadre de la fable se distingue par son vide. En dehors des deux chaises qui opèrent comme des « incommodités de la conversation », l’espace est plus qu’aseptisé. Seuls de curieux drones, censés espionner la bonne hygiène de vie des humains, s’écrasent régulièrement au sol. Tout porte à croire qu’il s’agit d’un monde futuriste, modernisé, un monde que certains ont voulu parfait, débarrassé de tout ce qui fait tache, un monde en proie à une dictature de la santé. Partout, la brigade sanitaire veille au grain. Nous sommes dans le culte du sans gluten, du sans sucre et des barres de légumes lyophilisés. Le beurre salé et la chantilly ne sont plus que de vieux souvenirs, fumer revient à courir le risque d’une énorme amende. Il n’est plus permis non plus de sentir la chaleur du soleil sur sa peau. Même la poussière n’existe plus. Le culte de la perfection a également gagné les humains, mais pas sur le plan moral hélas. La santé rime avec physique et plastique, « tout le monde est refait de partout ». Vous l’aurez compris, la quête de la perfection s’est si faite inhumaine que les protagonistes ont quelquefois la nostalgie des blattes, éradiquées dans le même temps que la crème fouettée.

Il y a là de quoi se lamenter, et c’est bien ce que font deux vieilles femmes, assises face au vide, quiconsidèrent leur vieillesse en attendant le spectateur. Elles qui ont fait de la résistance, et qui ont refusé collagène et bistouri, sont en effet rétribuées pour poser, comme dans un musée, et offrir à la vue des visiteurs les stigmates du temps : eczéma, tremblements, arthrose, paupières pareilles à des rideaux qui tombent, joues affaissées, incontinences, bridges et céramiques. 

La première est une ancienne prostituée, la seconde fut comédienne, ce qui lui donne une longueur d’avance dans ce qui devient presque un concours de vieillesse. Ces deux « fracassées » rivalisent de zèle dans cette comédie de l’usure. En attendant le possible spectateur, c’est à celle qui mimera le mieux un parkinson ou un Alzheimer. Le seul hic est qu’il n’y a manifestement plus grand monde désireux d’admirer deux vieilles authentiques.

« Il est formidable votre Parkinson . Pour une débutante vous commencez fort.»

Vissées à leurs chaises, ces deux « fracassées » voient leurs capacités de mouvement extrêmement réduites, un peu à la manière des personnages empêchés de Beckett. Elles n’ont d’autres occupations que de laisser leurs langues se délier, dans une longue conversation débridée, qui passe quelquefois du coq à l’âne ou qui manie avec humour un certain art du ressassement. C’est cela aussi parfois la vieillesse, on se répète…

Mais comme le poids des ans ne rime pas forcément avec sagesse, nos deux compères alternent des moments de franche complicité avec une lutte féroce, une guerre des territoires…

 » Chacun chez soi – chacun sa petite place sur la terre son petit carré locatif »

Elles se battent à coups de piques et d’insultes, mais elles s’apprivoisent doucement comme pour mieux faire face à l’adversité du monde. « La vie trouve toujours une porte de sortie ».

Entre férocité et drôlerie, le texte propose bien des séductions. Les deux compères manient à merveille l’art du paradoxe et les jeux de mots. Mais Pierre Notte émaille surtout l’intrigue de tout un discours métathéâtral qui confère une épaisseur supplémentaire à la fable. Cette mise en abyme, stimulante pour l’esprit, interroge sur ce théâtre de la cruauté d’un genre nouveau, mais elle contribue aussi amplement au comique de l’affaire. 


Bref, du théâtre contemporain à découvrir !

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