Les classiques, Littérature française

Le classique du mois : « Le Père Goriot », Balzac, 1835


Faut-il encore présenter Balzac, son souci de rivaliser avec l’Etat civil et son désir de peindre dans le menu détail cette vaste Comédie Humaine qu’est la France durant la première moitié du XIX° ?

Son enquête et son regard acerbe se portent cette fois sur une pension de famille bourgeoise sise Rue Neuve-Sainte-Geneviève à Paris, entre le quartier Latin et le Faubourg St Marceau,  et tenue par une certaine Mme Vauquer. C’est un quartier trop tranquille et morne, où règnent l’ennui et la misère. La demeure n’est guère plus réjouissante. A l’image de sa propriétaire vieillissante, « cette monstruosité curieuse » respire le vieux, le moisi, et l’avarice, ses murs suintent le malheur

Outre la grosse Sylvie, qui aide en cuisine, et Christophe, l’homme à tout faire, la maison abrite 18 pensionnaires, globalement tous en mal de fortune. Se côtoient ainsi des étudiants dont Eugène de Rastignac, jeune provincial ambitieux venu faire son droit ; Poiret, l’idémiste, Melle Michonneau, une vieille fille un tantinet aigrie ; Mme Couture et sa jeune protégée, Victorine Taillefer, une jeune femme maladive, triste, désavouée par un père millionnaire  – « Heureuse, elle eût été ravissante – ; le Père Goriot, un ancien fabricant de vermicelles et autres pates d’Italie et Vautrin, un quarantenaire au passé trouble, aussi machiavélique qu’envahissant.  Le tout compose un microcosme à l’image de la société. Leurs relations, qui sont celles d’une vie mécanique, conjuguent indifférence et méfiance, excepté lorsqu’il s’agit de vilipender le pauvre Goriot, qui opère ici comme le souffre-douleur dont toute société a besoin. Chacun semble s’ingénier à de sourdes mais répétées persécutions à son encontre. On se plait à le calomnier, à l’épier et les supputations à son sujet vont bon train, au point que l’on confond ses deux filles avec de prétendues maitresses…

Ce petit univers décati semble s’opposer en tous points au grand monde,  également décadent, représenté par les Bauséant, De Restaud, de Nucingen ou autre marquis d’Ajuda-Pinto. Pourtant la petitesse est partout, l’emportant souvent sur l’humanité, il s’agit souvent pour chacun de sauver les apparences.

Ce cadre posé de belle manière, le récit se lit comme un hommage au Père Goriot et à son amour inconditionnel et somme toute inconsidéré pour ses filles, Anasthasie de Restaud et Delphine de Nucingen, un amour fort mal récompensé. Le brave homme, qui avait su mettre sa famille à l’abri du besoin à force de courage et de travail, s’est toujours sacrifié pour elles au moins de vivre un déclassement progressif, l’une de ces tragédies parisiennes dont Balzac a le secret. 

L’auteur, qui n’est pas avare de commentaires, présente également son récit comme un drame, celui du sacrifice d’un père sur l’autel des intrigues amoureuses toujours liées aux ambitions et au pouvoir de l’argent. 

 » Ah! Sachez-le: ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable, que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut être. »

Si chacun des personnages y endosse sa part,  Balzac s’intéresse longuement à 
Eugène de Rastignac, ce jeune noble désargenté qui souhaite conquérir Paris et se faire une place au soleil. Entrepris par Vautrin, et conseillé par sa cousine Mme de Beauséant, tous deux forts cyniques, il comprend que son avenir peut dépendre des femmes. Il suffit de jeter son dévolu sur la bonne, « d’escompter son amour » d’acquérir les codes du grand monde dans lequel il est préférable d’adopter un éthos et de taire ses sentiments vrais.

 » Le démon du luxe le mordit au cœur, la fièvre du gain le prit, la soif de l’or lui sécha la gorge. »

Il n’est cependant peut-être pas si simple de cultiver un tel machiavélisme et de faire taire tous ses scrupules…

L’intrigue est fort bien ficelée, les nombreux commentaires de l’auteur savent ménager une belle complicité avec le lecteur, et l’on apprécie à leur juste valeur ses analyses clairvoyantes sur la gente humaine et ses travers.  On savoure aussi ses portraits vitriolés, ses descriptions ironiques et son sens inouï du détail.

 » vous saurez alors ce qu’est le monde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres. »

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