Littérature française

« Les évasions particulières », Véronique Olmi, Albin Michel, 2020


Il est des livres dont on se délecte, même s’ils semblent, de prime abord seulement, s’attacher aux petits faits, à l’anodin… « Les évasions particulières » est de ceux-là. 
C’est un roman frais, dynamique, sensible qui emprunte au roman d’apprentissage et retrace toute une époque à travers le parcours de 3 sœurs. Le récit se déroule de l’été 70 à mai 81 et retrace de belle manière cette liesse qui s’empara des rues au soir du 10 mai. Il reconstitue toute une époque et narre cette lente conquête du féminisme, le manifeste des 343 Salopes, le combat de Gisèle Halimi alors que « Moulinex » n’en finit plus de « libérer les femmes », celui de Simone Veil et de nombreuses anonymes. 

Pour mieux nous faire percevoir ce qui a pu se jouer, tant socialement qu’humainement dans cette décennie, Véronique Olmi nous plonge au cœur de la famille Malivieri. Agnès et Bruno, se sont mariés jeunes, c’était un mariage d’amour et d’évasion, le moyen de s’aimer et d’oublier qu’on l’avait peu été enfant. Ils vivent dans une cité d’Aix en Provence et peinent souvent à joindre les deux bouts. Bruno est instituteur, Agnès mère au foyer. Ensemble ils élèvent leurs 3 filles, Sabine, Hélène et Mariette, dans l’amour du Christ. Ils n’ont qu’un seul credo : vivre toujours pleinement en accord avec leur foi.

Ado, Sabine est l’aînée. Eprise de littérature et adepte, comme le reste de la famille de l’émission au Théâtre ce soir, elle rêve de Paris et d’un avenir de comédienne. Les débats autour de l’affaire Russier et du film « Mourir d’aimer » lui donnent le sentiment que l’amour, le vrai, est un scandale, un scandale auquel elle aspire, ce qui, conjugué à son tempérament un tantinet féministe et une certaine soif d’intensité, ne peut que la pousser à quitter rapidement l’appartement familial.

« Vivre, c’était faire du bruit. En jouissant. En riant. En pleurant. Être sonore, incohérent, extravagant. »

L’atmosphère peut en effet sembler étouffant dans cet appartement relativement étriqué, tant du point de vue de l’espace que de la morale. 

Hélène, la seconde, occupe un statut un peu particulier dans le clan, puisqu’elle se partage entre Aix et Neuilly et bénéficie de la protection et de l’amour de son oncle David Tavel, descendant d’un banquier Suisse qui a su faire fortune. A l’entame du récit, voilà déjà 8 ans qu’elle multiplie ces allers et retours entre luxe et simplicité, 8 ans que ses parents redoutent qu’on leur dérobe insidieusement leur enfant, et 8 ans que Sabine la jalouse de temps à autre, tant elle fait figure de privilégiée.

Couvée, Mariette, la petite dernière, souffre d’asthme et devra prendre une très grande respiration pour laisser éclore son tempérament bien trempé et toute sa poésie, tellement particulière.


L’histoire, qui a donc un parfum d’enfance , s’offre alors comme un récit d’éveil. Les trois sœurs bâtissent leurs rêves et construisent patiemment leurs vies sur fond de différences sociales et de France post-soixante-huitarde. Chacune cherche sa voie, tâtonne parfois. Sabine s’essaie, fréquente les cours Cochet et tente le cinéma. Hélène se dévoue aux sciences, à l’écologie et à la cause animale. Mariette apprend tardivement le piano. Elles ont forcément des rêves d’autre chose. Le désir de s’inscrire dans le monde. Elles ont ,elles aussi, envie d’avancer dans un monde où il est désormais interdit d’interdire, envie de découvrir l’amour affranchi de la morale chrétienne, de vivre une sexualité libre. C’est le temps de la confrontation de ses fantasmes à la réalité. 

Mais derrière l’éveil de ces trois sœurs, Véronique Olmi propose aussi une belle réflexion sur la question de la transmission et de la famille, et plus précisément de la famille chrétienne, que l’air du temps menace de dislocation. Si Bruno traverse avec peine la décennie, comme un spectateur impuissant, Agnès ne peut qu’être sensible aux parcours de ses filles qui finissent par inverser le cours logique des choses et par devenir les modèles de leur mère. Cette dernière est certes chrétienne, mais elle n’en est pas moins femme, un terme dont elle perçoit davantage les implications au fil des chapitres, progressivement animée d’une violente envie de vivre.

C’est à mon sens le plus réussi des romans de Véronique Olmi, sans doute parce qu’il puise dans sa propre histoire une sensibilité et une humanité particulière. Elle use avec ravissement des petits détails qui font les belles pages dans une écriture précise et ciselée. 


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