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« Tiananmen 1989, nos espoirs brisés », Lun Zhang, Adrien Gombeaud, Ameziane, Seuil Delcourt, 2019



Un album aussi instructif qu’émouvant !

Sans recourir à l’autobiographie, Lun Zhang s’inspire de son vécu et de son rôle de premier plan dans le mouvement étudiant qui occupa la place de Tiananmen pour évoquer un parcours partagé par des millions de Chinois, à Pékin et à travers le monde. Installé en France depuis 30 ans, il apporte ainsi le témoignage d’un survivant et rend hommage aux disparus. Il s’agit également de rectifier la vision souvent erronée qu’ont pu avoir les occidentaux. 

Le récit suit une structure circulaire et se construit sur le mode de l’analepse.
Un homme se souvient. Voilà 30 ans qu’il a quitté la Chine, pourtant son esprit retourne souvent place Tiananmen, une étendue de granit grande comme un aéroport…. A l’ouest le palais de l’assemblée du peuple. Au sud les statues des héros, le mausolée de Mao. A l’est, les musées d’histoire et de la révolution. 
Dans le ciel des pigeons et des cerfs-volants. Il s’organise ensuite en 5 actes, à la manière d’une tragédie, celle du printemps 89.


Le scénario pose d’abord le contexte. Lun Zhang, qui a connu le temps de l’exil campagnard avec ses parents, intellectuels mis au ban par le régime, a gagné la capitale en 85. La Révolution Culturelle, utopie sanglante, était terminée. La mort du Grand Timonier en 76 puis l’avènement au pouvoir de Deng Xiaoping avaient marqué le début des années d’ouverture. La Chine changeait de visage et s’ouvrait au monde et à l’économie de marché ; la jeunesse découvrait la pop music et fréquentait les nombreuses librairies et les salons. Il aspirait donc à reprendre des études et à s’impliquer dans les réformes. 


Comme beaucoup, il ne pouvait cependant que déplorer les injustices et la corruption, ainsi qu’une absence de véritable démocratie. Les conservateurs, conduits par Chen Yun, s’opposent aux réformateurs emmenés par Xiaoping, mais tous s’accordent pour préserver le pouvoir absolu du parti communiste. Les étudiants, eux, se rendent régulièrement dans la rue, devenue un forum depuis 78, date à laquelle le pouvoir encourageait la population à critiquer la Révolution sur le « mur de la démocratie ». Protestations et défilés vont donc crescendo sur la place, encore protégés par Hu Yaobang, l’un des rares politiques qui  incarnait la possibilité d’un changement, avant de tomber en disgrâce.

C’est précisément la mort de Yaobang qui va faire de cette place un symbole. Un anonyme dépose une fleur au pied du monument aux héros du peuple pour lui rendre hommage, sans soupçonner que ce geste va marquer le début du plus grand soulèvement populaire de l’histoire du régime. 


Wan Dan,étudiant en histoire,  expose alors publiquement  au gouvernement 7 revendications. D’autres suivent, la répression aussi. La menace des chars venus clôturer la cérémonie d’hommage, entraine la grève des étudiants et des enseignants et tandis que la presse officielle et la radio centrale organisent la désinformation, c’est un flot humain, plus d’un million de personnes, heureuses et pleines d’espoirs qui défilent, soutenues par le peuple. Parfaitement pacifistes, ils réclament la reconnaissance de leur mouvement et aspirent à un véritable dialogue avec le pouvoir. Les journalistes, eux, réclament plus de liberté. Face à la surdité et à l’arrogance du régime, le mouvement s’organise. La place est occupée en permanence, en soutien aux milliers de grévistes de la faim. Chai ling, Shao Jiang, Liu Xiabo, le futur prix Nobel de la paix, s’imposent alors comme des figures incontournables, tandis que Wan Runnan, entrepreneur à la tête du groupe Dtone, devient le grand-arrière de la place. Le mouvement gagne par ailleurs toutes les villes. 

Ceci est forcément du plus mauvais effet pour Xiaoping qui s’apprête à recevoir Gorbatchev, pour enterrer la hache de guerre. Les 600 journalistes étrangers, accrédités pour cet événement diplomatique historique, risquent fort de donner un écho mondial à ce mouvement, d’autant que, la police fraternise avec les étudiants et que la police est en grève, malgré l’instauration de la loi martiale qui tente d’empêcher la population d’avancer. Le constat est simple, malgré les désaccords au sein de cette jeunesse, et quelques soucis de déstructuration, l’image du pays est entachée et le pouvoir en danger. Ceci explique l’organisation de la terrible répression des 3 et 4 juin et le sauve-qui-peut qui s’en suivi.

Assez bavard, l’album relève forcément du documentaire, mais le didactisme se fond parfaitement dans l’autofiction. Il se lit comme un témoignage éclairé et fort, qui ne laisse pas le lecteur indemne. Le graphisme, de facture assez classique, est à la hauteur du sujet, même si j’aurais souhaité une autre mise en couleurs. 

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