Cinéma étranger

« L’homme qui a vendu sa peau », Kaouther Ben Hania, 2020


Un film remarquable et remarqué !

Un billet ce jour pour mettre le cinéma tunisien à l’honneur avec ce film magnifique, réalisé d’une main de maître par Kaouther Ben Hania, une réalisatrice tunisienne qui se trace un beau chemin à l’international.

Ce dernier long-métrage a en effet été nominé aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international, il a obtenu deux prix à la Mostra de Venise, dont celui du meilleur acteur, ainsi que le prix du public au festival de la Foa en Nouvelle Calédonie.

L’histoire est en partie inspirée de celle de Tim Steiner, un homme qui s’est fait tatouer par le célèbre artiste Wim Delvoye, moyennant un gros contrat qui prévoyait entre autres 3 expositions annuelles et le dépeçage après sa mort. Lorsqu’elle découvrit ce tatouage dans une exposition, Kaouther Ben Hania, alors en formation en Occident, se promit d’en faire une histoire et un film…

Elle nous conte donc l’histoire de Sam Ali et de Abeer, deux jeunes Syriens fort épris l’un de l’autre, alors que leur milieu respectif les sépare et qu’Abeer est promise à un riche diplomate en poste à Bruxelles. Cédant à une impulsion, Sam déclare publiquement sa flamme à Abeer ce qui lui vaut rapidement une arrestation. Il doit alors décider de fuir la Syrie pour le Liban s’il veut sauver sa peau, tandis qu’Abeer est contrainte au mariage par sa famille.

Une fois au Liban, rêvant de pouvoir la rejoindre en Belgique, il vit d’expédients et de petits jobs, jouant les pique-assiettes dans les vernissages. C’est là qu’il rencontre William, un artiste sulfureux très en vogue et son épouse Soraya. Ce dernier lui propose alors de lui offrir une vie nouvelle en Occident ainsi qu’un visa Schengen, moyennant un tatouage. Sam y voit la clé de son salut et de sa liberté et accepte rapidement le contrat, sans imaginer qu’il risque ainsi de signer un pacte avec le diable.

Nous le retrouvons en Europe, véritable œuvre d’art vivante, contraint de s’exposer des heures durant dans les plus beaux musées, ce qui n’est pas sans influer sur son rapport au corps. Il n’échappe pas non plus aux lois des marchés de l’art ni aux ventes aux enchères…alors même qu’il doit échapper à la jalousie de Ziad, l’époux de la belle Abeer.

Le scénario, remarquable de finesse et d’intelligence, nous propose donc l’histoire d’un parcours migratoire on ne peut plus original. Il pose, sans concession, la question du statut de l’œuvre d’art ainsi que celle du rapport de l’art à l’argent, et nous interroge sur les frontières parfois minces qui séparent le regard de l’esthète de celui du voyeur. Il invite également à une réflexion sur la notion de liberté. Au-delà, ce film social et humaniste qui dénonce les effets pervers du pouvoir, est aussi une belle histoire d’amour.

Le casting est réussi. Yahya Mahayni , alias Sam, cueille d’emblée le spectateur avec son sens des nuances et sa capacité à transmettre une multitude d’émotions simplement par le regard. Dea Liane (Abeer) crève l’écran tandis que Monica Bellucci incarne une Soraya on ne peut plus convaincante. Christian Vadim se glisse quant à lui dans le costume de l’artiste avec beaucoup d’aisance. 

Mais je ne serais pas complète, si je ne mentionnais pas les superbes décors de Sophie Abdelkafi ainsi que l’incroyable photographie de Christopher Aoun. Le film est en effet d’une très grande force picturale. Certes, le sujet s’y prêtait, mais Kaouther Ben Hania a manifestement l’art de transformer ses plans en tableaux dignes des plus grands maitres.

C’est du grand et du très beau cinéma ! Bravo, Madame !

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