Littérature française

Le classique du mois : « Indiana », George Sand, 1832


Je me promettais depuis longtemps de me plonger dans l’œuvre de cette grande dame, c’est chose faite avec Indiana, son premier roman.

Le récit s’offre d’abord comme un huis clos dans un petit castel de la Brie. Indiana y partage des jours assez maussades avec son époux, Le colonel Delmare,« vieille bravoure en demi-solde, excellent maître devant qui tout tremblait » et son cousin, Ralph Brown, un brin misogyne, spécialiste des lieux communs, mais très dévoué à sa cause. Nous les découvrons un soir d’automne, dans une scène d’intérieur aux allures d’un clair obscur deRembrandt.

Delmare est un industriel heureux, époux d’une jolie jeune femme de 19 ans, originaire de la Réunion. Indiana souffre quant à elle d’une forme de spleen, imputable sans doute au mal du pays, mais aussi à ce mariage subi. Les relations conjugales sont d’autant plus tendues, que le colonel est facilement suspicieux et jaloux. Le seul vrai réconfort d’Indiana réside dans la présence de Noun, sa femme de chambre créole, qui est aussi sa sœur de lait.

 » Mme delmare avait toutes les superstitions d’une créole nerveuse et maladive. »

Sand retrace cet ennui, cette atmosphère délétère, avec un grand sens des détails et un ton quelquefois caustique.


 » Ce n’est pas la première fois que je remarque combien, en France particulièrement, les mots ont plus d’empire que les idées. »

L’apparente tranquillité de la maisonnée se voit cependant perturbée dès lors qu’on découvre, en cette nuit d’automne, Raymon de La Ramière, le voisin, blessé dans le jardin. Cynique et séducteur dans l’âme, ce dernier se plait à jouer les bourreaux du cœur. Noun n’y a pas résisté, Indiana succombera à son tour à ce prédateur, terriblement calculateur et machiavélique. 

Le roman se lit alors comme une peinture de l’amour dans tous ses états à travers les aventures de ce quatuor. Indiana, qui n’a jamais aimé mais qui rêve d’amour, est une proie facile, sans pour autant perdre toute lucidité. 

 » Elle se disait avec terreur qu’elle était pour lui le caprice de trois jours, et qu’il avait été pour elle le rêve de toute une vie. »

Raymon, nourri de lectures et d’un certain romantisme, confond son désir de passion avec la réalité. Il se complait aux élans lyriques passionnés, persuadé de leur profondeur et de leur sincérité, mais c’est simplement l’éloquence qui le rend passionné.

 » Un insatiable besoin d’événements et d’émotions dévorait sa vie. Il aimait la société avec ses lois et ses entraves, parce qu’elle lui offrait des aliments de combat et de résistance ; et s’il avait horreur du bouleversement et de la licence, c’est parce qu’ils promettaient des jouissances tièdes et faciles. »

 » A force de réfléchir à son projet de séduction, il s’était passionné comme un auteur pour son sujet, comme un avocat pour sa cause, et on pourrait comparer l’émotion qu’il eprouva en voyant Indiana, à celle d’un acteur bien pénétré de son rôle, qui se trouve en présence du principal personnage du drame et ne distingue plus les impressions factices de la scène d’avec la réalité. »

Il se ment à lui-même au moins autant qu’aux autres.

Le colonel a l’amour jaloux, une jalousie qu’il partage avec Ralph. Mais ce dernier l’aime suffisamment pour passer outre ce dépit et se sacrifier. 

George Sand reprend ainsi bien des topoi romanesques de l’époque, y compris ceux du roman d’aventures et de l’orientalisme. Les péripéties et les coups de théâtre s’enchainent, l’amour et l’amour propre se confrontent, la passion s’avère souvent fatale. Toutefois, au-delà de ce romanesque, elle se livre à une critique sociale sévère. Elle égratigne le grand monde et son sens des intrigues à travers le personnage de Mme Carvajal, la tante de l’héroïne. Elle dénonce tout autant le pouvoir de l’argent et les sombres motivations qu’il génère. Elle plaint certes les grisettes, les femmes mal mariées, mais la politique s’invite aussi dans les discussions des hommes, après diner. Sur fond de restauration, Ralph le républicain s’oppose à raymon, fervent défenseur de la monarchie héréditaire, tandis que Delmare entretient sa nostalgie impériale. 

Le récit se teinte ainsi d’une dimension didactique. Certains commentaires de l’auteur, qui inscrit régulièrement le narrataire dans la narration, apparaissent comme autant de conseils. Les allusions intertextuelles sont nombreuses, le ton volontiers ironique, autant d’indices qui autorisent à penser qu’elle s’efforce aussi de s’imposer dans ce monde des lettres encore très masculin tout en critiquant certaines orientations romanesques, par trop romantiques. 

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