Albums, BD

« Anaïs Nin, sur la mer des mensonges », de Léonie Bischoff, Casterman, 2020



Un bel hommage !

Voilà un bel album consacré à Anaïs Nin et à sa réputation sulfureuse, un album qui permet de mieux comprendre son parcours et qui me donne envie d’ouvrir finalement son Journal.

C’est dans une réception mondaine que se fait la première rencontre avec le lecteur.
Anaïs y trouve difficilement sa place au bras d’Hugo, son banquier de mari.
Ce qu’ils partagent, outre leur amour et des origines en partie hispaniques, c’est une âme d’artiste.Anaïs n’a encore rien publié mais elle travaille à un ouvrage sur DH Lawrence. Quant à Hugo, il a en quelque sorte vendu cette âme au monde de la finance .

 » Le banquier en toi est en train d’asphyxier le poète. »
 » Elle voulait être là femme d’un génie, pas d’un banquier »


Ils vivent à Paris depuis 3 ans, entourés de sa mère Rosa, de son frère  et d’un cousin, mais Anaïs éprouve une certaine nostalgie de New York. Le fond du problème est cependant ailleurs.  » La vie seule ne peut satisfaire l’imagination. », Anaïs éprouve manifestement le besoin d’une existence plus intense.


Pour contrer son ennui, elle écrit son journal, qui lui semble parfois être son seul amant. Ce miroir est comme une drogue, il est aussi le symptôme d’une forme de dédoublement de son être. Elle en partage régulièrement le contenu avec Hugo, ce qui la conduit à dédoubler aussi ces carnets, parce qu’il faut bien garder un jardin secret. Le vrai entretient son idéal de pureté, et reflète ses questionnements, l’autre opère comme un exutoire à son imagination trop féconde. 

 » Une matière que je n’arrive pas à sublimer, à transformer en une œuvre qui puisse être lue par quelqu’un d’autre que moi. » 

 » Du journal à la fiction, de la fiction au journal, l’écriture est ce qui me permet de vivre. »

 » Bien peu savent combien il y a de femmes en moi. »


On comprend qu’elle aspire à l’écriture d’un roman mais que cela la paralyse. On perçoit également cette incroyable sensualité encore latente, inexplorée, refoulée en raison de sa culture catho. Comme le disait si bien son père, « Une femme qui se montre est une putain ».Il fallait bien une rencontre avec Henri Miller, pour naitre véritablement au monde et à soi-même.


 » Je crois qu’il est vital de se libérer de la vision idéalisée de l’amour que nous subissons. »  » Nous sommes dans le déni de nos instincts profonds « 


Anaïs, qui peine parfois à se positionner face au désir des hommes, qui n’ose pas toujours dire non, va alors explorer de nombreux pans de la sexualité. Elle va aussi aller au bout de sa dualité, pour ne pas dire plus. Elle court le risque de se perdre dans le jeu des identités. En proie à un dilemme, elle surmonte un conflit intérieur entre les restes d’une éducation castratrice et sa véritable féminité, instinctive, en assumant chaque fois un rôle nouveau. Ainsi peut-elle dépasser bien des tabous pour l’époque. Sans doute est-ce aussi un moyen de se préserver et de préserver son couple, puisque jamais l’amour ne fait défaut entre elle et Hugo.


Cette acceptation de la sexualité opère comme une voie d’émancipation, tant dans sa vie privée que dans son cheminement écrivain. C’est la quête d’ « un embrasement complet des corps et des esprits »

«  Chaque relation fait naître une nouvelle Anaïs. Et chaque Anaïs existe uniquement pour celui qui l’a révélée, tout en inspirant toutes les autres. »« Avec quelle facilité je me glisse d’un personnage à l’autre ! »

« Mes costumes et mes mensonges sont ma liberté. »

 » Je veux faire de ma vie une œuvre d’art et inventer le langage pour la raconter « 

Bien renseigné, l’album évite tout didactisme. Il ne s’agit pas de lire un documentaire, mais bien de percer davantage la complexité de cet être et de son œuvre, un peu comme si l’on s’offrait une longue balade avec Anaïs sur les quais de Seine. Les analyses psychologiques s’intègrent parfaitement au scénario, l’éclairant toujours, sans jamais le ralentir. Jamais dans le jugement, Léonie Bischoff se distingue aussi par un graphisme agréable. J’ai beaucoup apprécié le choix des couleurs, la variété et lavivacité des vignettes, le choix de l’onirisme dans certaines planches pour mieux traduire la dimension énigmatique du personnage. 


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