Littérature française

« Fille », Camille Laurens, Gallimard, 2020


Ma « claque » de l’année ! Un texte fort écrit une langue magistrale !

Cette lecture signe ma troisième rencontre avec Camille Laurens qui ne me déçoit jamais. Comme le titre le suggère, dans ce court roman qui tient sans doute de l’autofiction, Camille Laurens nous plonge une nouvelle fois dans l’univers de la féminité.

Une féminité qu’elle décline dans tous ses aspects, et ce à différents âges de l’existence, sans tabou et sans concession. Le récit s’ouvre sur la naissance de la narratrice, à l’orée des années 60’, « à la frontière des couches lavables et des couches jetables » et se clôt avec brio sur sa propre expérience de la maternité. 

« Ta naissance ressemble à la création du monde. »

Il s’ouvre à une époque où les échographies n’existaient pas, un détail qui a son importance lorsque l’on est la seconde de la fratrie et que tout le monde espère cette fois un garçon…Pas facile alors d’être la « née-sans » et de dépasser ce qui semble relever de la malédiction. 

Les seuils du récit sont l’occasion pour Camille Laurens d’aborder avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité, de justesse, les crispations familiales et sociétales qui peuvent accompagner la connaissance du sexe de l’enfant à venir. Que de fébrilité parfois ! Que de surinvestissement ! La mise au monde d’un fils nous rendrait-elle plus méritantes ? Plus dignes d’intérêt ?

Cela pourrait tenir d’une loterie sympathique ou d’une énigme banale si la déception du père par exemple (mais pas uniquement) ne risquait pas de conditionner toute une vie.

 » Tu as fabriqué un sexe qui n’est pas le tien, tu es puissante, c’est fou. »

Mais revenons aux années 60, à la déception du père et à cette volonté, sans doute inconsciente, de la narratrice, de trouver malgré tout, grâce à ses yeux. Etre Fille, cela se gagne !!! 

Le passage du récit à la première personne, après ce qui tient du prologue, ouvre sur un récit d’enfance assez exaltant, emprunt tout autant d’humour que de gravité, et retrace les jeunes années de cette gosse précoce qui dévore les œuvres du Marquis de Sade à peine entrée au collège et qui parait bien décidée à assumer son statut de femme, même si, en bon « garçon manqué », elle refuse catégoriquement le port de la robe. 

Camille Laurens cherche alors à mimer les réflexions d’une pré-ado sensible, avide de connaissances, curieuse de sa féminité mais aussi de l’Autre. Cette gosse espiègle n’a en effet de cesse d’observer avec une grande acuité, le monde qui l’entoure, le couple bancal de ses parents, et surtout les corps. Ses interrogations constantes sur ce mystère qui semble opposer les filles et les garçons (« une garce, est-ce le féminin de garçon ? ») la conduisent à une découverte précoce du plaisir, puis de la sexualité.

Le corps, en ce qu’il est peut-être effectivement le premier marqueur du genre pour beaucoup, occupe une place importante dans ce récit. On se demande d’abord ce qui le distingue du corps masculin. Il est ce corps qu’on découvre, qu’on explore…dont il faut admettre les transformations…que l’on apprend à aimer malgré tout…Il est celui qui tente les autres, y compris les vieux oncles libidineux ou les crétins dans la rue…Il est tout autant l’objet d’attentats que celui du désir et des fantasmes. Il est aussi matrice, et cela c’est exclusivement féminin !

Le corps conjugue finalement avec toutes les thématiques, l’amour, la sexualité, le rapport au monde, la vieillesse, la procréation… Et Il occupe sans doute une place plus particulière encore dans l’existence d’une femme, ne serait-ce qu’en raison des injonctions supplémentaires, physiques ou morales, qui lui sont liées. 

J’ai beaucoup aimé cette « enfant-femme » (et non l’inverse), amoureuse des mots, qui se rêve en héroïne de Corneille ou Racine sans jamais se voiler la face sur les bonheurs et les dangers de la féminité.

J’ai adoré ce voyage en terres féminines, mené d’une main de maître. A la fois roman d’apprentissage, ode à la femme et texte-manifeste, le récit ne verse pas dans un féminisme outrancier ou imbécile. Il cherche juste à poser des mots sur les réalités. Et quels mots ! La langue de Camille Laurens est phénoménale. Son écriture, ciselée et puissante, est servie par leur justesse ainsi que par l’originalité et la beauté des images. Le texte s’offre à nous dans une poésie troublante et incroyablement vraie. 

Encore un que je vais offrir à mon bouquet de filles, moi qui ais toujours redouté qu’on m’annonce « c’est un garçon ! »

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