discussion La discrétion, Faïza Guène, Plon 2020



       

Ce roman de Faïza Guène nous plonge au cœur de la famille Taleb et nous invite à découvrir par bribes l’intériorité de chacun de ses membres. Le récit s’organise autour du portrait de Yamina, ce pivot, ce « potomitan » de la « tribu », si importante aux yeux des siens. Nous la découvrons tout autant à travers le regard de l’auteur qu’à travers le point de vue de ses enfants, qui peinent parfois à supporter qu’on traite leur mère comme une imbécile sous le prétexte fallacieux qu’elle conserve une part discrète de sa culture et qu’elle s’efforce de se fondre, avec innocence, dans ce pays qui n’est toujours pas le sien après plusieurs décennies. ». Ils le supportent d’autant moins qu’elle leur apparait comme une femme forte qui a traversé bien des épreuves.

« Elle ne saisit pas dans quelle géométrie le monde l’a placée …c’est ce qui la préserve.« 

Derrière Yamina, il y a en effet toute une histoire que nous conte Faïza Guène en alternant un présent français avec une enfance et une adolescence algériennes, au temps de la décolonisation puis de la difficile reconstruction du pays. Ce récit est notamment l’occasion de s’interroger sur la place de la féminité dans un contexte de misère sociale et identitaire, et d’aborder la question du mariage imposé qui se conjugue ici avec l’exil, avant de céder la place à un véritable amour. 

« Devenir une femme, c’est brusque. »

Au-delà de Yamina, l’auteur porte tour à tour son regard sur Brahim, l’époux attentionné, mais aussi, surtout sur leurs enfants dont ils ne sont pas peu fiers puisqu’aucun d’eux n’a mal fini. Quelle bénédiction que de n’avoir jamais été convoqués au commissariat !!!

 » Il fallait que la première génération libre soit instruite. »

Nous découvrons ainsi Malika, l’aînée, divorcée et désormais féministe ; Hannah, la rebelle, surdouée et avide d’intensité, qui aspire à rompre avec cette haine de soi qui accompagne l’immigration ; Imane qui a choisi l’indépendance au grand dam de ses parents ; Omar, le plus jeune et le seul fils, celui aime tant son agneau aux haricots et qui se plait à réparer les cœurs, mais qui se voit contraint de conduire un Uber. 

Cette galerie de portraits permet de retracer l’histoire familiale sur trois générations et d’évoquer la difficulté à être pleinement soi et à se sentir légitime. Si Yamina et Brahim appartiennent à la génération de la survie, celle qui a dû tout accepter pour obtenir le droit de travailler à la mine ou de vivre dans une cité d’Aubervilliers, les enfants, eux, devraient pouvoir rompre avec ce sentiment d’imposture et d’illégitimité.

Empreint d’humour, ce roman parfois caustique, dit toute la richesse et la difficulté de cet héritage familiale et de l’appartenance à une double culture. Il pose sans complaisance, mais avec une grande subtilité, cette question du racisme, tout autant intériorisé que refusé, dans une société française où le délit de faciès se conjugue à l’islamisme. Pour ce faire, Faïza Guène s’appuie sur un sens incroyable du détail, qui aurait pu sembler insignifiant, ainsi que sur une langue incisive et tendre. 

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