Littérature française

« La petite danseuse de quatorze ans », Camille Laurens, Stock, 2017,


J’ai découvert Camille Laurens l’an dernier avec un roman vertigineux, « Celle que vous croyez ». Outre l’intrigue, les questions qu’elle soulevait et l’incroyable construction du récit, j’avais aimé cette plume juste, intense, incisive.
Aussi n’ai-je pas hésité une seconde devant ce nouveau titre, même s’il ne s’agit pas d’un roman.

C’est sans doute lorsqu’elle préparait son doctorat « Pratique et théorie de la création artistique et littéraire », que Camille Laurens s’est prise de passion pour cette petite danseuse, la célèbre sculpture d’Edgar Degas, exposée pour la première fois en avril 1881 au Salon des Indépendants. Dans ce texte atypique, entre essai et fiction, Camille Laurens s’intéresse tout autant à l’artiste qu’à son modèle et tente de percer les secrets de cette œuvre.

Elle évoque bien entendu la réception scandalisée de cette statue présentée sous une cloche de verre.

« Statuette ou fillette, elle n’est qu’un objet voué ce jour-là plus au mépris qu’à l’admiration. »

Avec cette statue de cire, un matériau qui choque en ce qu’il semble trivial, Degas choque, Degas s’émancipe des canons esthétiques et des règles de la statuaire. Il la vêt, la dote de vrais cheveux qui surmontent un visage qui semble porter les stigmates du vice. Seuls Huysmans ou Paul Valéry voient là la marque d’un génie et saluent l’audace de l’artiste.

Sensible à l’œuvre de Degas en général, et tout particulièrement à cette statue qui acheva sa vie dans un coin de l’atelier de Degas, coupée des regards avant qu’on en coule 22 moulages en bronze après la mort de l’artiste, Camille Laurens s’interroge le modèle, une certaine Marie.

Si elle se désespère de ne pouvoir en découvrir assez sur l’existence de cette jeune fille, qu’elle aurait aimé remonter, fouiller, elle nous permet d’en savoir plus sur la vie des petits rats dans ce Paris du XIX°.

« Quelle singulière destinée que celle de ces pauvres petites filles, frêles créatures offertes en sacrifice au Minotaure parisien, ce monstre bien autrement redoutable que le Minotaure antique, et qui dévore chaque année les vierges par centaines sans que jamais aucun Thésée vienne à leur secours ! » Théophile Gautier

On vient d’inaugurer le Palais Garnier que Degas, « peintre des danseuses » fréquente assidument. C’est sans doute dans ces murs qu’il a rencontré Marie Van Goethem, cette gosse d’origine belge, pauvre à souhait, qui monnaie donc son corps, sa seule valeur, comme petit rat, puis comme modèle. On découvre ce palais comme un univers du libertinage, mais on s’étonne surtout des réalités de cet univers de la danse à l’époque. L’opéra nourrit en effet les espoirs des familles les plus démunies. Camille Laurens porte un regard documenté très éclairant sur les pratiques de l’époque, les conditions de vie de ces jeunes filles dont quelques-unes finiront danseuses, et beaucoup courtisanes. A l’époque pour « Le petit rat sexualisé, érotisé » qui enflamme les imaginations.

« Le surnom qu’on leur a donné dit leur condition. »

Son intérêt pour Marie, et son questionnement sur les motivations, la quête de Degas, nous conduit dans l’atelier et nous permet de percer certains secrets de fabrication. On y découvre un artiste libre, peu soucieux des conventions. Poète et peintre, il se tourne davantage vers la sculpture, « un métier d’aveugle », en raison de problèmes de vue. A la recherche du mouvement, d’une certaine vérité, sa main touche et retouche sans cesse la matière, les formes… Si l’on en croit Paul Valéry, Degas cherche à reproduire l’animal féminin spécialisé, esclave de la danse…

Camille Laurens, sans apporter une réponse dogmatique, sans affirmer, nous invite à nous interroger à notre tour sur cette œuvre atypique dans un texte enrichi par de nombreuses citations de Degas lui-même.

« L’art n’est pas ce que vous voyez, mais ce que vous faites voir aux autres. » Degas

Dans une langue superbe, ciselée, alliée à une culture réjouissante, elle nous transporte en cette fin de siècle, en cette ambiance un tantinet décadente, et nous entretient tout autant de la genèse que des enjeux de cet objet rare et énigmatique…

« Au fond, ce qui dérange le plus, c’est de ne pouvoir faire entrer cette Petite Danseuses dans aucune catégorie ferme. Elle est tout et son contraire : le modèle est une enfant, mais elle a l’air d’une criminelle ; une danseuse, mais elle est sans élégance – à la fois raffinée et barbare », note Huysmans, « faite de salauderie populacière et de grâce ». Trop grande pour être un jouet, trop petite pour figurer une fille de quatorze ans, elle hésite entre l’œuvre d’art et l’objet courant, la statue et le mannequin, la poupée, la miniature, la figurine ; elle avance un pied funambule sur le fil qui sépare les beaux-arts de la culture de masse, la poésie de la prose, elle est à la fois classique et moderne, réaliste et subjective, esthétique et populaire, vulgaire et belle. »

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