Côté plume

Atelier de Leil (82) : L’ harmonie de la Bouche d’ombre


Après deux semaines d’interruption, vacances obligent, je reprends le chemin de l’atelier d’écriture que dirige d’une main de maître Leiloona du blog Bricabook.

Au menu de cette semaine un cliché pris par ses soins il y a peu…. Et un texte particulier en ce qu’il constitue une suite à un texte écrit pour l’atelier du 13 mars dernier.


@ Leiloona

Voici donc ma participation

L’harmonie de la Bouche d’ombre

C’est glissé derrière un triptyque qui dominait la crypte qu’elle avait finalement découvert son message. Des indices d’encre de Chine dessinés sur un parchemin improvisé, un lambeau de peau de lime qui l’avait fait sourire. Elle en avait aimé la brillance à la lumière des candélabres, la texture entre ses doigts, les hiéroglyphes aussi élégants que mystérieux. Ces fines bosselures, à l’image de leurs amours chaotiques, lui disaient les bas de l’absence et l’intensité des rencontres, la puissance de ce vertige qui chaque fois les unissait. L’éclat de cette pelure était à la mesure de leurs désirs, de leurs corps à corps presque primitifs et pourtant voluptueux.

Les coquillages roulant dans ses paumes, elle n’avait pas renoncé. Elle avait trouvé l’énergie nécessaire. Elle avait maté son impatience. Ses doutes aussi. Elle s’était prêté à son jeu. Offerte. Elle se préparerait au voyage. Elle savait qu’elle saurait le retrouver. Elle savait surtout qu’il ne la laisserait pas s’éloigner, qu’il veillerait sur son cheminement, qu’il contrerait un éventuel abandon, un égarement. Il n’était jamais loin, tapi quelque part dans l’ombre, pas comme un prédateur non, mais comme un aimant soucieux d’elle. Elle aimait ce mot qui lui rappelait le magnétisme de cet amant effrayé à l’idée du moindre mot d’amour, comme s’il les pensait galvaudés. Il lui évoquait aussi ses attentions, ses gestes et ses regards qui lui sussuraient l’indicible, qui l’imploraient presque de comprendre sans le pousser dans ses retranchements. Bien sûr, elle le portait en elle, bien sûr il l’habitait de tout son être, bien sûr il animait ses souvenirs et ses pensées et donnait le « la » de ses battements de cœur. Bien sûr aussi, il la voulait libre, voyageuse sans bagages, indépendante et décidée ; mais sans l’avouer il la rêvait attachée à lui, pas par des liens qui seraient autant d’obligations, de soumissions, mais par les liens entropiques du désir, du plaisir d’être deux au-delà des unions ordinaires. Cet attachement il l’aurait sans doute décrit comme le résultat d’une alchimie improbable, aussi rare qu’inexplicable. Il aurait ajouté qu’il ne servait à rien de l’expliquer, qu’il fallait juste s’abandonner au lâcher prise nécessaire pour le vivre dans toute son intensité.

Les contours stylisés d’un calice, d’une Louve et d’une hostie avaient menée Laure en Italie, comme s’il s’agissait de revivre l’inoubliable, de le dépasser, de pousser le voyage encore plus loin. A Rome d’abord où elle ne l’avait pas croisé. L’énigme suivante l’attendait dans l’interstice de deux pierres antiques dans le théâtre de la vieille Ostie. Il lui avait semblé entendre l’écho de cette voix masculine, comme un enregistrement lointain diffusé depuis l’une des nombreuses cavités qui parsèment les ruines. Une histoire de silence d’or, de paroles d’airain, de langage des corps préférable aux immondes bouches monstrueuses et à la duplicité des mots. Elle déplia la feuille de papier calque sur laquelle elle découvrit une étrange matrice, une forêt et une bouche d’ombre, presque difforme, inquiétante. A cela s’ajoutait une charade : « Mon premier nous ressemble, mon second pourrait nous noyer, mon dernier prive l’animal de liberté. Mon tout se déploie dans une région ombragée d’Italie où tes pas te mèneront à l’heure où pointe le jour. »

Laure profite ainsi de l’aube naissante pour franchir la porte du Bomarzo encadrée par ses deux sphinx. La végétation est si dense qu’elle discerne mal le sentier censé la conduire à la Porte de l’Ogre. La brise légère, ou la crainte, lui arrache quelques frémissements. Les arbres séculaires dessinent des silhouettes tout aussi inquiétantes que les sculptures essaimées dans les jardins. Elle sent pourtant sa présence rassurante. A mesure qu’elle gravit les quelques marches qui la séparent encore de cette cavité dentée, elle perçoit son souffle, ses pas furtifs et se laisse surprendre pourtant par sa main lorsqu’elle saisit doucement sa nuque avant de lui couvrir les yeux. Elle laisse encore cette main l’attirer contre lui, la chavirer sur le sol dur et moussu, la parcourir. Elle entend son « bonjour Vous », qui initie chacune de leurs retrouvailles, puis cette voix qui lui conte les lagons du monde et les chapelles toscanes avant d’oublier les mots dans la valse des corps enlacés. Il n’est plus que la musique d’une peau qui revit contre une autre, ce chant du bonheur qu’on ne peut pas retenir, les prémices de la houle et de la septième vague, celle qui vous immerge et vous plonge dans des abysses qu’elle sait bienfaisants. Elle ne redoute pas la noyade, son regard l’encourage et la rassure, il l’invite à cet abandon. Elle comprend qu’il mesure son attachement à la force de ses jouissances, à la crispation de ses mains sur sa peau, à l’avidité de sa bouche désireuse de la sienne, à cette façon qu’elle a de l’embrasser de toute l’élasticité de son corps frêle. Elle comprend le sien tout autant. Elle lutte juste un instant, elle peine à retenir ses mots, elle voudrait les lui crier. Puis ses sentiments prennent corps, ses yeux sont un JE puissant, tellement présent. Elle tend les mains vers lui comme un T apostrophe, avant que ses seins et son sexe tendus ne s’imposent comme la traduction charnelle de ce verbe aimer qui se confondra bientôt avec cet air d’opéra qui les ravit tant. Emportés par leurs harmoniques dans cette bouche d’ombre ils parlent alors la même langue.

18 réflexions au sujet de “Atelier de Leil (82) : L’ harmonie de la Bouche d’ombre”

  1. j’aime me promener sur votre blog. un bel univers. Très intéressant. vous pouvez visiter mon blog naissant ( lien sur pseudo) à bientôt.

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  2. Que de sensualité et d’amour à travers ta plume cette semaine ! C’est fort, intense, presqu’animal ! Comme une passion qui dévore ! Bravo ! Me suis régalée de cette lecture !

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  3. Ah ! J’aime beaucoup ton texte à la fois sensuel, charnel même et poétique. Les mots s’enchaînent parfaitement et nous entraînent avec délices. Merci pour cette agréable lecture !

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  4. Une rencontre puissante, sentiments très forts, gestes incontrôlables, l’amour, le désir, tout monte en puissance dans ce lieu magique au pied de Glaucos.

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  5. « Bien sûr aussi, il la voulait libre, voyageuse sans bagages, indépendante et décidée ; mais sans l’avouer il la rêvait attachée à lui, pas par des liens qui seraient autant d’obligations, de soumissions, mais par les liens entropiques du désir, du plaisir d’être deux au-delà des unions ordinaires. Cet attachement il l’aurait sans doute décrit comme le résultat d’une alchimie improbable, aussi rare qu’inexplicable. Il aurait ajouté qu’il ne servait à rien de l’expliquer, qu’il fallait juste s’abandonner au lâcher prise nécessaire pour le vivre dans toute son intensité. »

    Tu décris à merveille ce qu’est la complexité de l’amour, sans en donner une réelle définition, mais c’est bien ça, on touche l’essence.

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