Littérature française

« Le jour d’avant »,Sorj Chalandon, Grasset,2017


On ne présente plus Sorj Chalandon, ce journaliste au Canard Enchainé qui a officié 34 ans à Libération, et qui est devenu romancier pour le plus grand bonheur des lecteurs. Ses romans se succèdent, régulièrement couronnés de prix, et se dévorent. Après une incursion spectaculaire au Liban avec « Le quatrième mur », puis un détour autobiographique par un père hors du commun dans « Profession du père », Chalandon nous conte cette fois une poignante histoire de frères sur fond de corons dans le bassin minier. L’auteur dédicace d’ailleurs ce dernier ouvrage aux 42 morts de la fosse 3B près de Lens en 1974.

Enfant, Michel Flavent, le narrateur, n’avait d’yeux que pour Joseph, alias Jojo, ce frère nettement plus âgé que lui qui l’a initié un jour à la conduite de « la bleue », sa mob qui a enchanté leur jeunesse. Il faut dire que Joseph, né comme son petit frère à la ferme, a longtemps rêvé d’être coureur automobile avant de renoncer aux champs, au grand désespoir paternel, et de faire le choix de la mine.

« Notre pays parlait de terre et de charbon, pas de circuit automobile. »

On sent à travers les mots choisis et l’écriture ciselée et sensible de Chalandon, toute l’admiration et la tendresse qui lient ces deux là, malgré la désespérance qui ronge la région.
Comme son aîné, Michel apprécie les sensations fortes procurées par les engins à moteur et les films américains. Steve Mc Queen est du reste le héros de cet heureux temps.
Il admire aussi ce frère qui a su braver le père, et « aller au chagrin », qui a su préférer la houille à la terre. Il ne le suivra cependant pas dans cette option, et part pour Paris lorsque la mine, du moins s’en persuade-t-il, a raison de l’existence de son Jojo, lors de la catastrophe du 27 décembre 1974. Pour lui, la fatalité s’est confondue avec le profit, la justice avec son contraire puisque le juge Pascal fut désaisi de l’affaire… Le pain d’alouette a perdu toute sa saveur, tout comme les us et coutumes de la mine et le quotidien des gueules noires. Ne reste que le désir de vengeance, même 40 ans plus tard. Cette soif de réparation,c’est Lucien Dravelle, l’ex porion,qui l’incarne…

Sans déflorer exagérément l’intrigue, on peut ajouter que Chalandon, superbe conteur s’il en est, s’impose aussi comme un maître du suspense. Le récit réserve en effet bien des surprises et se lit presque comme un thriller psychologique dans sa seconde moitié. Cela suppose aussi un beau mélange de registres, une large palette d’émotions servie par une langue dont l’efficacité n’est plus à démontrer. L’art consommé du portrait donne beaucoup de poids à ce qui tient de la fresque minière. Les analyses psychologiques, quant à elles, confèrent une belle épaisseur à l’intrigue, mais aussi à cette fraternité qu’on aborde finalement assez peu en littérature.

Chalandon signe donc un beau roman que Zola, dont l’ombre n’est pas loin, aurait sans doute goûté.

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