Cinéma étranger

« Le train de sel et de sucre », Licinio Azevedo, 2017


Il y a les blockbusters, les films aux budgets abyssaux, toute une industrie qui confond parfois effets spéciaux et efficience. Mais il existe aussi un cinéma indépendant, des films d’auteurs, souvent venus d’ailleurs, parmi lesquels des petits bijoux ignorés faute d’une promotion tapageuse et d’une distribution digne de ce nom.

Alors que je sors de la projection du dernier long métrage de Licinio Azevedo, « Le train de sel et de sucre », je ne peux que déplorer une nouvelle fois qu’on ne laisse pas sa chance à ce cinéma, contraint à la confidentialité. C’est d’autant plus regrettable que les réalisateurs ont généralement dû batailler pour trouver le financement nécessaire, qu’ils ont dû faire preuve d’une grande inventivité pour contourner les soucis de régie et ceux du tournage. S’ils ne parviennent pas à gagner les festivals les plus improbables, ils courent le risque de sombrer dans le silence le plus total alors qu’ils ont beaucoup à nous conter.

Pour la petite histoire Licinio nous racontait tout à l‘heure ses négociations âpres avec les salles mozambicaines…. On lui proposait 3 jours de projection, il réclamait 3 semaines et semblait bien présomptueux d’imaginer concurrencer Transformers qui sortait sur les écrans à la même période. Sans doute furent-ils surpris ces mêmes directeurs de salle de constater le succès du film resté à l’affiche 4 semaines, soit une de plus que son concurrent américain !

Mais venons-en à l’œuvre elle-même….

Écrivain, Licinio nous propose ici l’adaptation de son propre roman et réalise ainsi un vieux rêve. Voilà longtemps qu’il aspirait à mettre en images ce train  qui traverse une grande partie du pays,  reliant le littoral à la frontière avec le Malawi.  Il en entendit parler dès le début des années 90  alors que la guerre civile faisait rage. Il dut cependant attendre que la situation soit plus apaisée pour l’emprunter à plusieurs reprises et interviewer des passagers d’alors, notamment ces femmes qui transportent du sel jusqu’au Malawi pour l’échanger contre le sucre qui leur permettra de subvenir aux besoins de la famille. Comme à son habitude, le réalisateur s’inspire de ces faits vrais qu’il passe au crible de la fiction, pour écrire ou réaliser des œuvres fortes de son engagement social.

 

La narration s’ouvre donc en 1989 sur le quai d’une gare quelque peu vétuste. La vieille locomotive attend son heure, les passagers aussi. À l’époque, on ignore tout autant l’horaire de départ que celui de l’arrivée. Il faut laisser le temps à l’escorte militaire de s’installer et de préparer les armes tandis que les employés du chemin de fer chargent les traverses et le matériel nécessaire aux potentielles réparations sur les voies. Rosa, une infirmière nouvellement diplômée espère rejoindre l’hôpital où elle est affectée ; Amélia, enceinte jusqu’au cou,  souhaite pouvoir accoucher chez elle ; Mariamu surveille ses sacs de sel. Tous ces passagers ne se connaissent pas, mais les conditions de ce voyage interminable resserreront leurs liens. On se soutient souvent dans l’adversité !

Ce voyage tient alors de l’odyssée. Les hommes du RENAMO, un courant  antimarxiste opposé au régime de Samora Machel, multiplient les attaques armées. A cela s’ajoutent les pannes, les voies détruites à reconstruire et les égarements de certains de ces soldats  chargés de les protéger et qui adoptent parfois des comportements de prédateurs. Le regard nuancé que Licinio porte sur ces militaires contribue d’ailleurs beaucoup à l’intérêt du film. Sans manichéisme, il nous offre des portraits très contrastés et des analyses psychologiques fines. Influencé par l’univers du western, le duel entre Salomon et Taiar nourrit incroyablement cette tension dramatique qui saisit le spectateur dès les première minutes pour ne plus le lâcher.

Licinio filme la vie de ce train avec beaucoup de réalisme, mais un réalisme sublimé par une certaine poésie, notamment grâce à des plans d’une rare beauté, des gros plans inattendus sur ces corps et ces visages qui traduisent la peur mais aussi un profond désir de survivre. Le souci du détail, cette caméra qui s’attarde sur un objet, un tissu, le jeu des couleurs et les effets de clair-obscur assurent un traitement esthétique exemplaire. Les angles de prise de vue accroissent notre attachement aux personnages, mais aussi à ce train qui traverse le pays, les espoirs et les souffrances avec héroïsme. Je ne serais pas complète si je n’ajoutais pas que le scénario est conçu sur le mode d’une tragédie grecque renouvelée par le lieu, les ambiances et une certaine modernité. Les acteurs , venus du théâtre communautaire pour quelques-uns, ou simplement de la vie, apportent une authenticité incroyable à ce film superbe.

 

 

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