Côté plume

Atelier de Leil (64) : Désaffection


Outre le partage, le défi, l’intérêt de l’atelier d’écriture de Leiloona Chomow, du blog Bric a Book, réside sans doute dans la variété des sujets et des ambiances générées par les photographies.
Après l’atmosphère marine de Romaric Cazaux la semaine dernière, nous voici aujourd’hui dans un lieu moins hospitalier et propice à la nostalgie ou aux enfermements.

leil64

Désaffection

Offerte aux vents et à l’artisanat des aranéides en tous genres, je respire l’abandon. L’eau de pluie, qui s’infiltre par les multiples microfissures de mon plafond, martèle de son goutte à goutte oppressant le temps qui s’écoule inlassablement. C’est la seule musique qui règne désormais entre mes murs fragilisés… adieu les cris lorsque la pitance était infecte, les tapages nocturnes lorsque les libertés venaient à manquer trop.
Cette effroyable solitude accroit l’exiguïté des pièces. Les pierres, que plus une main ne caresse ou ne malmène, suintent l’humidité et l’ennui. Seuls demeurent quelques graffitis, quelques inscriptions gravées à la cuillère comme autant de témoins muets et tristes de ma splendeur ancienne.
Le plancher ne grince plus que sous les pas pressés des rongeurs qui hantent la bâtisse, parfois poursuivis par un chat famélique. La porte, figée dans sa béance, ne couine plus jamais à heures fixes. Son imposante serrure, jadis inviolable, se languit de sa clef tandis que ses gonds rouillés se sclérosent.
Je regrette ces temps immémoriaux, où ces hommes, petits ou grands, peinaient à se hisser jusqu’à ma fenêtre étroite, à grands renforts d’échafaudages ou de cascades hasardeuses. Sise à presque trois mètres de haut, elle surplombait une paillasse de bois dur et cette épaisse muraille de protection dont il ne reste presque plus rien. Un filtre lumineux propice aux rêveries s’immisçait alors entre les barreaux solides. Combien d’âmes se sont-elles envolées, accrochées à ces rais de soleil, filaments ténus d’une vie engeôlée ?
Les plus tenaces ou les plus inventifs, pouvaient ainsi contempler la promenade qui courait entre le bâtiment principal et les murs d’enceinte. Lorsqu’ils tenaient la position, leurs regards insistants gagnaient l’horizon, la plaine du Rhône, les rives du fleuve, les vignobles mordorés à perte de vue… une ambiance que l’œil ne pouvait pas happer dans le même instant en raison de l’inconfort périlleux de cette contemplation. Pourtant, à défaut de saisir une palme salutaire par dessus le toit, c’était un bonheur de saisir ce paysage mosaïque avant de replonger dans les souffrances de l’isolement. Parfois, allongés sur la couche aride, ils pouvaient aussi contempler les éclats de lumière pris au piège de dentelle et s’amuser de l’arrogance de arachnides, époustouflant défi à toute tentative d’enfermement. C’était leur spectacle à eux !
Aujourd’hui, je me délite dans ce kaléidoscope et je déblatère pour tromper la mort. Désaffectée depuis de longues années déjà, je surplombe jalousement depuis mon promontoire fier la colline qui me fait face, mais je perds toute ma superbe chaque fois que mon regard ricoche sur cette nouvelle prison, étincelante de modernité et de haute technologie sécuritaire.

19 réflexions au sujet de “Atelier de Leil (64) : Désaffection”

  1. texte très chouette avec une belle richesse sémantique !
    juste une petite requête : peux-tu aérer d’avantage le texte en sautant la ligne de temps en temps ? la lecture sur smartphone en sera plus aisée. Merciii!

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  2. Magnifique texte ! Superbe leçon de vie, sur la transmission qui se meurt, les valeurs de partage qui s’éteignent et se « délitent »… La pierre vs les écrans..J’aime beaucoup, vraiment beaucoup !

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  3. Un superbe texte très bien écrit ! Qu’elle ne soit pas jalouse, elle recèle en elle des histoires et un savoir incroyable que cette prison ne possède pas…

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  4. Comme d’habitude, un texte fin, au lexique riche … Je plonge dedans complètement, je hume et je flaire ses odeurs … Jusqu’à la condamnation finale.

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