Côté plume

Atelier de Leil (52): Cetan


Le lundi, je rejoins dès que je peux l’atelier d’écriture de Leil, du blog Bricabook. Les principes en sont simples, ils’agit de composer le texte de son choix sur la photographie de la semaine.

Le sublime cliché de la semaine est signé de Claude Huré, fidèle adpete aussi de l’atelier.

Leil52

Cetan ne connaît pas l’ennui

C’est la troisième fois que je tape la même phrase. Je tourne en rond autour de l’idée, incapable de la moindre concentration. Les garçons se disputent encore pour une sombre histoire de manette de jeux plus rapide que l’autre. Anna, elle, s’ennuie comme à son habitude. Les programmes de télévision lui déplaisent, ses copines sont en week-end à Deauville, et comble de malheur, son ordinateur est en panne. Le monde a donc cessé de tourner. Le cataclysme domestique menace de s’abattre sur l’appartement. Il devient manifeste que je ne vais pas pouvoir travailler tout mon saoul. Comment vais-je pouvoir expliquer à mon éditeur, qu’une fois de plus, mon manuscrit a pris du retard ? Comment lui faire entendre que mon épouse, harassée par mes absences trop fréquentes et la charge continuelle des enfants, a pris le large ?

Mes pensées divaguent entre les clichés du Tibet épars sur la moquette autour de mon bureau. Ils attendent d’être classés. A droite les rebuts, à gauche les incertains et au centre ceux que je placerai de façon certaine dans l’ouvrage en préparation. Je me rappelle les saveurs de l’Asie, les bonheurs des rencontres, ce sentiment incroyable de paix… Je suis rentré depuis six semaines, mais j’ai l’impression que cela fait des mois. Les bonheurs familiaux ont eu raison de ma zénitude. Les cris environnants, les coups, l’ennui qui les ronge à longueur de temps, cette incapacité permanente à se satisfaire de ce que l’on a, à conjuguer avec la simplicité m’épuisent et m’empêchent de blâmer Sophie et son désir de liberté.  A cette minute précise, je mesure l’étendue de mes égoïsmes, mes voyages en solitaire, la réclusion de l’écriture. Je comprends combien je me vautre dans une liberté qui la fige et l’empêche de respirer. Je me promets de l’emmener, de lui présenter Amala et sa famille, son fils qui sourit ici à l’objectif et qui ne connaît pas l’ennui.

Loin des tumultes de l’Occident, aux portes de l’Himalaya, Cetan, l’œil rieur, observe le vol des faucons. Sa mère veille au troupeau avec ses sœurs en attendant le retour d’Anil, son père, occupé sur la route du sel. Assis devant leur case de bois et de broc, il savoure cette percée ensoleillée qui annonce la revenue des beaux jours. Il pourra bientôt s’ébattre aux côtés des yaks dans les pâturages dégelés. Avec les copains, ils grimperont aux arbres, construiront des cabanes ou cueilleront des baies sauvages. Les consoles et autres modernités n’ont pas de place dans ces enfances lointaines. Ces marmots ne connaissent ni les écrans ni les réseaux sociaux. Leurs amitiés sont vraies, le virtuel n’appartient qu’aux rêves. Dans leur monde on ne like pas les blagues de l’autre, on lui sourit. Et lorsqu’il est ennuyé, on lui tend la main. L’hiver, après la classe, on sculpte des bouts de bois non loin de l’âtre, on dessine sur des cailloux ramassés au printemps, on partage un thé chaud le temps d’une partie d’osselets. L’été on se rend à la rivière et les cris de joie éclaboussent le village. C’est si plaisant d’ôter son bonnet et sa parka !

Les cris redoublent, une basket vole à travers le salon et s’écrase bruyamment sur le miroir faute d’avoir atteint sa cible. Le cliché en main, je me relève prêt à hurler, à écumer de rage et à renvoyer chaque assaillant dans ses quartiers, lorsqu’Anna m’interroge sur ce petit garçon. Sans doute est-il venu le temps de partager avec eux une petite leçon de vie.

 

17 réflexions au sujet de “Atelier de Leil (52): Cetan”

  1. Joli « instantané » sur deux mondes à la fois si éloignés et si proches, vu qu’ils sont sur la même planète, non ?. La tentation d’un ailleurs… Merci pour ce texte, Sab 🙂

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  2. Une jolie leçon de vie portée par un regard lumineux … Si je te dis que j’ai ce regard en photo (pas la même, mais une jeune fille mongole), accrochée comme un talisman, comme un memoranda pour ne pas oublier …

    Superbe texte, comme d’habitude, peut-être plus contemporain que d’autres, plus rythmé et guerrier aussi, il gagne encore en force par rapport à d’autres.

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  3. Encore une fois, nos textes ont de nombreux points communs ! J’aime beaucoup ce « télescopage » de deux mondes. La lecture de tes textes fait partie de mes plaisirs du lundi. C’est étonnant,c’est un peu comme si j’avais rendez-vous avec une âme amie.

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  4. Sabine, je crois que je viens de lire un de mes préférés parmis tes textes depuis que je suis à l’atelier….Je crois qu’il est tout simplement parfait, rien à jeter, rien à rajouter pour avoir un aperçu du monde tel qu’il est dans sa diversité….Merci.

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  5. Merci pour le partage de cette petite leçon de vie. Comme toujours, ton texte est juste, mesuré, rythmé, attendrissant. Bref, je n’ai rien à redire, si ce n’est que chez toi aussi, on ne connait pas l’ennui 😉

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  6. Ton texte est vraiment très bien. Entre ton monde himalayen accroché au sommet de ta mémoire et la turbulence du quotidien, tes »bonheurs familiaux », ta dernière phrase illustre la synthèse. Sympa.

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  7. J’aime beaucoup le parallèle que tu décris si bien entre ces 2 mondes ici bas ! On comprend les envies d’ailleurs, de solitude et de zénitude du papa mais en même temps on se dit qu’il doit aussi connaître des « bonheurs familiaux »… tout le paradoxe de la vie quand on la veut complète… Bravo et merci encore, un vrai plaisir de te lire.

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