Côté plume

Atelier de Leil (44): Le voisin Anglais


Après pas mal de galères informatiques je peux finalement publier ma participation à l’atelier de Leil du blog Bricabook. 

Il s’agit de composer le texte de son choix sur une photo, un clich » de Kot cette semaine. semaine.

Leil44

 

Il est des moments où cet homme m’agace avec ses petites manies égocentriques. Impossible d’entretenir une conversation digne de ce nom. Les yeux rivés sur la même grille de mots croisés depuis une décennie, il divague, il monologue sans jamais prêter la moindre attention à mes propos. Il ressasse inlassablement ses souvenirs, et moi je sonde la terre au pied des platanes du boulevard Brune. Chacun ses mots, ses secrets aussi.

Le lundi, il se remémore ses missions en URSS, le temps du KGB et la grande époque des services secrets britanniques. Le mardi, nous sillonnons l’Afrique et passons en revue ses exploits comme mercenaire au Katanga. Le mercredi, il m’entretient de ses navigations au long cours pour la Royal Navy. Je peux désormais décrire chaque bouton doré de son uniforme, ses galons. Je peux même imaginer la saveur des gorgées de whisky englouties à Bornéo. Le jeudi, Monsieur est détective… un enquêteur hors pair, doté d’une mémoire faramineuse. L’enchevêtrement de ses activités professionnelles et l’imbroglio de ses identités en sont effectivement  une preuve manifeste. Je ne dois pas le distraire avec mes facéties. Il est en planque! Elémentaire, tout de même ! Le vendredi, il endosse le costume d’un célèbre écrivain en mal d’anonymat. Il lui arrive même de se cacher derrière l’un de mes platanes. Ils ont bon dos les paparazzis ! Comment je creuse moi, alors ? Quel importun ! Le samedi, il n’est plus qu’un héros de roman. L’avantage, c’est que les péripéties sont alors infinies et que l’histoire peut prendre des tours et des détours. Je me lasse moins. Heureusement, il existe les dimanches pour que cet homme se repose. Très pieux, il respecte le jour du Seigneur.

Il tisse ses vies, et moi je pioche. Il s’enfonce dans ses identités illusoires tandis que je m’échine à découvrir le remède au plus grand mensonge de l’humanité.

Non, vraiment, il y a des soirs où mon voisin m’insupporte avec ses airs de suffisance anglaise et son accent de pacotille. S’imagine-t-il que je suis son larbin ? Que je vais lâcher la pelle pour l’ombre de son hypothétique considération ? Ai-je l’air de celui qui va prendre des vessies pour des lanternes et accepter de jouer les doublures ? J’y vois clair dans son petit jeu. S’il croit que je n’ai pas remarqué son manège !

Tous les soirs, entre chien et loup, lorsque la lumière du jour décline et que les néons s’animent, il s’installe désormais sur le quatorzième banc, trottoir impair. Vous m’objecterez peut-être qu’il est beaucoup moins aisé de lire son journal à la lumière des réverbères. Ce n’est pas faux ! Mais son amour pour les éclairages publics n’a d’égal que sa passion pour les couvre-chefs. Ses lunettes ne lui sont en outre d’aucun secours, les verres sont factices. Une simple question d’allure. Une coquetterie sans conséquence puisqu’il ne lit pas. Il biaise. Et moi, je feinte.  Je le guette en coin, tandis qu’il scrute béatement le trottoir d’en face. Le tapotement de ses doigts métronomes sur la page rivalise avec les battements jaloux de mon cœur. Il attend 19 heures et la fermeture de la boutique du fleuriste. Moi de même. Il égrène les secondes, je cultive les rancœurs et l’art des soupirs. Vingt  encore avant que Melle Solange baisse le rideau et court prendre le bus sans se retourner. C’est son petit bonheur à lui. A 19h 02, un sourire stupide s’affiche sur son visage tandis qu’il lui adresse un signe de tête. Elle ne le lui rend plus. Elle accélère le pas, raide d’inquiétude. Il faut dire qu’il a vraiment l’air de travailler du chapeau avec ses gestes automates et sa bouche en cul de poule !

Lorsque le quart sonne à la chapelle, il ne nous reste qu’à ranger son journal et ma pelle et remiser nos espoirs…

Mais ce soir, tandis que nous retrouvons nos quartiers à Ste Anne, et que nous  saluons l’infirmière de garde, je suis un homme comblé. Je l’ai enfin trouvé le graal! Ma main la caresse au fond de ma poche, la clef du bonheur.  Une petite clef plate et toute dorée semblable à celles que ma mère se procurait chez le cordonnier.  Dire qu’elle était planquée dans le 13227 ème trou, sous la troisième racine en partant de la bouche d’égoût !

« – Bonsoir mon cher Watson ! A demain ! susurre mon voisin

– Hélas non, mon bon ami. Demain jeudi, nous serons désormais dimanche. Elémentaire mon cher Holmes ! »

 

 

 

23 réflexions au sujet de “Atelier de Leil (44): Le voisin Anglais”

  1. Bon,je l’ai lu deux fois attentivement et j’avoue que tu m’as parfois un peu perdue en route!!Je ne voyais pas un personnage à côté de ce monsieur: un chien?,le banc?,….Mais voilà,élémentaire bien sûr!!!!le detective piégé par son adjoint en flagrant délit de sentimentalisme!!!Où as-tu été chercher tout ça?!!…..

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      1. Je crois qu’il y a peu de choses plus difficiles que de mettre en scene la folie!!…..Bravo..

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  2. je crains de ne pas avoir compris la chute… j’en suis restée à deux pensionnaires d’un asile qui se prennent pour Sherlock Holmes et le docteur Watson… mais alors cette clé?
    (pardon chsuis bête)

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    1. Ben non, tu n’es pas bête. Tu as compris l’essentiel. Cette clef trouvée est une vulagire clef qui n’a de valeur qu’à la hauteur de la folie de Watson….

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  3. Mouahahaha, tout au long de ma lecture, je me suis dit, wowww ils sont psychorigides des chiffres tout de même … et pour cause, ils sont fous ! Huhuhuhuhuhu ! 🙂 J’adore.

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  4. Amusant le début de ton texte, après avoir lu tous les autres. C’est un peu cela, en effet; autant d’aventures et d’existences prêtées à cet inconnu, que d' »écrivains »pour la proposition.
    Et un fada dans la liste, un rôle de plus!

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  5. Oh ! la vache ! le délire ! En plus au début du texte j’étais à fond dans l’histoire de ce vieil anglais qui aime à ressasser les moments forts de sa vie, … mais non ! il n’y a pas que ça, c’est pire ! y’a celui qui creuse, la clef , les trous, les racines du platane … Merci, c’est très excellent, haut en couleurs et très divertissant, du grand art !

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