Côté plume

Atelier de Leil (42): Silence d’airain


Aujourd’hui lundi, retour à l’atelier d’écriture de Leil du blog Bricabook. Il s’agissait de composer un texte de son choix sur une photographie de Romaric Cazaux, un cliché sublime certes, mais peu évident à exploiter.

Leil43

Le sourire impatient, la foule se pressait contre les grilles de l’Elysée, ce palais enfin reconquis. Le soleil naissant promettait une belle journée, la Garden party serait splendide. Depuis quelques longues décennies la grisaille avait envahi les lieux. Le mot fête avait presque disparu des dictionnaires. On se bousculait pour être aux premières loges, mais on se souriait aussi, on échangeait même quelques paroles tranquilles. Chacun s’apprêtait à renouer avec l’usage du selfie, un geste optimiste oublié. Il s’agissait bien d’immortaliser l’instant.

Lorsque les gardes ouvrirent l’immense portail, les convives se répandirent à travers les jardins comme autant de confettis bleus, blancs, rouges. Martin songeait au respect de ce dress-code, l’instinct moutonnier du peuple restait pour lui une énigme qu’il aurait aimé résoudre. Habitué jadis à ces réceptions, il nota toutefois que les brebis ne se concentraient pas autour du buffet. Les mentalités changeaient-elles? A l’aube de cette année 2030, tous se massaient autour des symboles nouveaux de la République, comme pour effacer ces 25 longues années d’obscurantisme, de passéisme et de nationalisme exacerbé. La lutte avait été âpre, la reconstruction lente et les référendums nombreux. On avait conservé le drapeau tricolore, tandis qu’un groupe de rap post-moderniste avait composé le nouvel hymne national, dénué de toute référence au sang impur, aux sillons et aux armes. On avait érigé une haute colonne de la Connaissance et conçu une fontaine des Métissages aux couleurs du monde. Restait à dévoiler en ce jour festif la nouvelle Marianne! Exit les seins semi-dénudés, les Jeanne d’Arc et leur coupe au bol!

C’est là qu’était intervenu Martin, sculpteur de son état. La sélection avait été rude puisque les artistes avaient répondu massivement à l’appel d’offre. Outre les qualités artistiques du projet, les candidats devaient répondre d’un humanisme reconnu par leurs pairs. Il était parvenu en finale au prix d’importants sacrifices et l’avait emporté avec un buste étonnant de douceur et de sensualité. Les jurys avaient pu apprécier cette beauté sublimée et pourtant criante de vérité. La peau semblait vibrer sous les battements cardiaques, on sentait la vie poindre comme si cette effigie cherchait à échapper au carcan du bronze.

Atteindre un tel degré de perfection lui avait demandé un travail incommensurable, une approche quasi permanente des corps féminins et l’abandon de certains principes. Il en avait caressé des seins avant d’atteindre cette rotondité parfaite, cette plénitude des chairs qui frémissaient sous les regards avertis. Ses mains s’étaient faites photographiques. Capter les grains de peau, les courbes et les creux, la quintessence féminine, l’avait gagné comme une obsession. Il en était devenu fétichiste. Les sous-vêtements avaient hanté ses nuits et son appartement. Les modèles s’étaient succédés, mais la beauté suprême lui avait longtemps résisté. Les premières tentatives de moulage et de coulage s’étaient toutes soldées par un échec. Les esquisses remisées s’amoncelaient comme autant de cadavres. Il manquait toujours ce soupçon de vie nécessaire…Puis il avait rencontré Lola.

Le président entama son discours dans un silence religieux avant de céder la parole à ses ministres. Martin savourait son moment de grâce à venir. On allait bientôt lever le voile sur son grand œuvre. Il serait acclamé. Son nom résonnerait à travers les villes et les campagnes. Il passerait à l’éternité!

Il s’abreuva de cette gloire, serra des mains, embrassa des joues, signa des autographes et accorda des interviews sans jamais occulter que le silence est d’or, que les secrets de son inspiration appartenaient à l’indicible.

Son cœur d’airain franchit la grille sans saluer le pauvre commissaire Lambert désormais réduit à l’état de concierge à défaut d’avoir pu élucider l’étrange disparition d’une bonne vingtaine de jeunes filles les mois précédents.

 

9 réflexions au sujet de “Atelier de Leil (42): Silence d’airain”

  1. J’adore ton texte ! Il mélange la SF, le policier, tu sais toujours nous surprendre et prendre les images à contre-pied. Je me demandais bien comment tu allais réunir l’Elyzée et le buste de la photo ! Bravo !

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  2. J’ai cru comprendre que tu n’avais pas été tres inspirée par la photo,quel plaisir de te lire à nouveau avec un texte qui comble toutes les attentes!!J’aimais le recit,mais la chute….C’est vraiment la cerise sur ce gâteau!….Comme quoi encore une fois il y a souvent des trucs pas nets sous la chose politique….

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    1. Merci Bénédicte. C’ets vrai, je ne trouvais pas d’idée de départ. Après c’est toujours pareil, la suite coule presque toute seule. Le commissaire Lambert est une reprise d’un autre texte. Un personnage qu’il me faudrait fouiller…

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  3. Génial, ce texte.
    Comme chaque fois, je voyage avec toi.
    J’aime le contexte que tu as choisi, et j’imagine un roman entier à la hauteur du Parfum, pour l’histoire de ce fétichiste des sous-vêtements.
    Quelle sensualité dans « cette rotondité parfaite, cette plénitude des chairs qui frémissait sous les regards avertis »

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  4. J’adore ton texte Sabariscon et j’espère vivre cette garden party avec toi en 2030 !! Je le note sur mon agenda !!! 😉 une écriture vraiment sublime et plaisante à lire, des idées inattendues et bien amenées, bref bravo ! 😉

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