Côté plume

Atelier de Leil (36): A chacun son cinéma


Connaissez-vous l’atelier d’écriture de Leil du blog Bricabook? Elle nous offre l’occasion chaque semaine de frotter notre imagination à une photo et de composer un texte en toute liberté.
Je dois avouer que le cliché de Kot cette semaine m’a donné un peu de fil à retordre…

Leil36

Blanche est aux anges ! Cette noctambule appartient à la nuit et s’enivre du bonheur des rues abandonnées. La rétrospective consacrée à Fritz Lang était superbe, frissonnante à souhait ! Les copines en grande forme et les petits fours savoureux avaient apporté la touche finale à cette agréable soirée. Quelques bulles de champagne, des conversations mondaines mais intelligentes, une petite pointe de séduction…Les hommes étaient beaux ce soir ! Elle goûte décidément ce célibat nouveau après une décennie morne, sans surprise aucune, dans le sillage d’Eric. Eric l’homme fort, Eric et sa réussite. Eric et son charisme. Eric et sa jolie femme, Eric et son ombre ! L’idée lui fait froid dans le dos. Et puis cette manie qu’il avait de toujours…Le bruit de pas précipités la tire de ses songes. Elle ralentit son rythme, puis tourne à l’angle des rues des Martyrs et de la Résistance. Un coup d’œil furtif lui permet juste d’apercevoir une vague silhouette dotée d’un étrange bonnet péruvien. Voilà qui la rassure. Qui pourrait constituer une menace avec un pareil couvre-chef ?!
Elle reprend ses flâneries et son monologue féministe. De vitrine en vitrine, elle profite de l’humeur nocturne des rues. Elle a toujours aimé ces décors en clair-obscur, entre les ténèbres des portes cochères et les néons des devantures. Ah les baisers volés dans ces renforcements, à l’abri des médisants !!! Le froissement des corps qui se pressent et se désirent ! C’est doux une vielle la nuit ! C’est beau !
Mais c’est flippant aussi, surtout lorsque les artères sont désertes et qu’on sent une présence furtive derrière soi. Feignant de rajuster son écharpe, elle tourne la tête de trois quarts mais en vain. Rien. Personne. Pas un chat. Même plus ce fichu bonnet. Les effets des excès cinématographiques de ces derniers jours sans doute. Elle s’efforce de respirer, de modérer son imagination et de retrouver les sensations aphrodisiaques que lui procurent ses déambulations, mais la petite musique d’un talon qui claque sur le bitume résonne de nouveau. Elle allonge le pas, le ralentit, histoire de mesurer le danger éventuel. L’autre tempo ne varie pas lui. Elle enfile les rues une à une, regrettant presque l’option du taxi qu’elle avait déclinée. Pour se donner du courage elle entonne son air préféré, « C’est une femme libérée….elle est abonnée à Marie Claire.. ta da ta tada, tu sais c’est pas si facile, elle est si fragile…ne la laisse pas tomber ». Elle n’ose pas se retourner, peur de montrer sa peur, « elle est libérée … ». « Elle sait changer une roue » après tout. « Et surtout ne te retourne pas ». Mais qui chantait cela déjà ? « Pars et surtout ne te retourne pas ». Son sang se vrille cependant lorsqu’il lui semble entendre un souffle à quelques mètres à peine et qu’une ombre se projette sur le macadam, une ombre immense, une ombre en pardessus et bonnet péruvien, une silhouette prédatrice qui tend une main vers elle. « Cours et surtout ne te retourne pas, pas facile d’être une femme libérée ». Sans plus savoir où elle va elle se lance dans une course folle. Héroïne des films de série B elle emprunte des rues de plus en plus étroites, des ruelles, des venelles, un étroit passage, une porte cochère, des escaliers. Elle regrette l’homme fort, l’appellerait presque de tout son être. Elle perd tout sens commun et comprend trop tard qu’elle s’offre comme une proie facile dans cette souricière. Elle conserve une légère avance, poursuivie par une ombre tout aussi essoufflée qu’elle, mais tellement déterminée. Elle y croit encore, elle connaît son état physique. Les salles de gym ont du bon. Mais soudain la réalité lui fait face. Une grille qui aurait pu lui sembler jolie en d’autres circonstances lui signifie la fin du parcours, la sienne aussi peut-être. Entrebâillée, elle ouvre sur un mur, un barrage de briques sombres, une voie sans issue. Les yeux écarquillés, elle imagine la suite. Les images, les cris, les rires assassins défilent comme un film en accéléré. Tandis qu’elle se retourne, tremblante, pour affronter son bourreau, une main gantée se pose sur son épaule. Elle en reconnaît le motif, un dessin péruvien ! L’autre gant lui tend un petit papier plié en quatre et le reste d’une pâquerette. Résignée, elle déplie la petite feuille, le cerveau tétanisé par l’angoisse.
« Votre beauté aurait pu me rendre muet, si la vie ne s’en était pas déjà chargé. Heureusement il me reste la vue. Partante pour un dialogue de mains autour d’un verre ? »
Elle relève la tête, le regarde, et ne sait plus très bien d’où lui viennent ses pulsations cardiaques intempestives.

15 réflexions au sujet de “Atelier de Leil (36): A chacun son cinéma”

  1. Ton texte m’a « embarquée » comme d’habitude ! J’aime cette promenade nocturne, les pensées de cette femme récemment » libérée ». J’aime quand la promenade devient course pour finir dans la douceur d’une rencontre avec un « bonnet péruvien » !

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  2. On se fait facilement des films lorsque l’on rentre tard, chaque bruit devient menaçant. Ton texte est vraiment prenant, on sent le rythme cardiaque qui s’accélère au travers de tes mots et l’on pousse un soupir de soulagement à la fin !

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  3. J’aime le méli-mélo de l’imaginaire qui s’emballe et de l’atmosphère obscure. Pas facile d’être muet pour courtiser une femme, surtout dans la rue la nuit 😉

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  4. J’ai tout aimé ! Tout ! Enfin, j’ai tiqué avec le bonnet péruvien … 😛

    Quel texte haletant, à chaque fois tu crées un tout nouvel univers. Bientôt, c’est bien, tu auras l’ébauche d’une centaine de romans ! 🙂

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  5. Tu sais créer l’ambiance et échapper au cliché de la femme assassinée dans une rue sombre. Jolie manière de jouer avec les codes et références cinématographiques. Bravo !

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  6. J’imagine que c’était le fantôme de Gilles Legardinier ?
    J’ai fait 2h30 d’attente dans une librairie pour une dédicace, il avait plutôt l’air inoffensif. Mais qui sait ?

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  7. Excellent ! J’ai eu beaucoup de plaisir à parcourir ton texte et étais bien embraquée dans l’histoire. La chute est juste merveilleuse avec cette question qu’elle se pose 😉

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