Cinéma français

« Le cochon de Gaza », Sylvain Estibel, 2011


CochonGaza

En signant ce premier long métrage, le réalisateur français Sylvain Estibel s’est tout de suite imposé dans la grande famille du cinéma avec un style bien particulier. Il remporta en effet le César de la meilleure oeuvre en 2012, le Prix Henri Langlois, Humanisme et engagement, la même année, mais aussi le Prix du public au Festival International du Film de Tokyo.

On ne présente plus Gaza, la ville qui a donné son nom à la fameuse bande, territoire palestinien aux prises avec le gouvernement israélien. Loin d’être une simple toile de fond, le lieu opère comme un personnage de l’histoire et justifie en grande partie l’existence du film.
Jafaar y vit péniblement avec Fatima, son épouse désabusée. Pêcheur il affronte un monde de désolation, entre ruines, grillages, contrôles policiers incessants et pauvreté. Comme ses collègues, lorsqu’il remonte ses filets, il dénombre plus de vieilles chaussures dépareillées perdues en mer que de poissons. Le poisson est d’autant plus rare que les autorités israéliennes empêchent les Palestiniens d’exercer au large. De retour au village, il cherche vainement à vendre ses maigres prises et se voit contraint de mentir pour garder bonne figure. Loin d’être dupe, lassée par ses mots faussement rassurants, sa femme manie l’ironie et multiplie les pointes: « C’est pas avec ça qu’on va sauver la Palestine. »
La narration multiplie alors les scènes à la manière d’une mosaïque, pour peindre une situation difficile et contrastée. La photographie de Romain Winding, qui allie réalisme et poésie, nous offre ainsi un panorama intéressant en ce qu’il retrace aussi bien l’histoire, la situation politique que la condition des hommes. Winding s’appuie sur des jeux de lumières et de couleurs hautement symboliques mais aussi sur les superbes décors de Damien Keyeux. Ces visions éclatées brossent ainsi peu à peu le portrait d’un anti-héros abonné aux mauvaises pêches, aux mauvais coups et aux coups du sort. Fatima, quant à elle, trouve un curieux réconfort dans ses conversations avec l’un des soldats israéliens qui occupent leur toit histoire de surveiller la route de Gaza. Dans des échanges presque surréalistes devant un téléviseur, chacun commente les intrigues des novelas brésiliennes.
Un jour de tempête, le sort semble véritablement s’acharner sur le pauvre quinquagénaire, puisqu’il remonte de ses filets un énorme cochon noir tombé d’un cargo asiatique. Passée la grosse frayeur, vient le temps des lamentations: « Qu’est-ce qui m’a valu cette épreuve? Qu’est-ce que j’ai fait de mal? ».
En bon musulman, il n’imagine pas approcher cet animal impur dont il ne parvient même pas à prononcer le nom. L’égorger reviendrait à se souiller les mains. Le ramener chez lui le désignerait comme un traitre ou un impie aux yeux des barbus qui veillent au grain. Parallèlement ses dettes le rattrapent et il ne peut pas oublier que cette bête représente une manne. Les juifs de l’autre côté du grillage en élèvent et gagnent de l’argent. Mais bon, eux, ont l’art de toujours trouver des solutions.
S’ensuivent alors un nombre ahurissant de péripéties. L’existence de Jafaar et de ses proches, confrontée à l’absurde, devient pour le moins rocambolesque, surtout après sa rencontre avec Yelena, une émigrée Russe installée en territoire israélien. Le scénario mêle gravité et burlesque et nous embarque dans une fable humaniste originale et charmante qui ne verse jamais dans le militantisme ni le prosélytisme. L’humour et le rythme trépidant de la narration ne nous laisse aucun répit. Le casting est très efficace. On ne peut que saluer la remarquable performance de Sasson Gabai (Jafaar), mais il ne faudrait pas oublier l’animal, ce cochon de la paix,, vecteur de dissension, de désordre mais aussi de rencontres et d’harmonie.

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