Littérature étrangère

« Ambassadeur triste », Ananda Devi, Gallimard, 2015


ambassadeurtriste Dans sa dernière publication, Ananda Devi renoue brillamment avec le genre de la nouvelle qu’elle a beaucoup pratiqué à ses débuts. Nombre d’entre elles se déroulent en Inde, terre de contrastes s’il en est. Son œil acéré aspire ainsi à dépasser « la lisière de la réalité ». La grande originalité de ce recueil, construit comme un clair obscur, réside sans doute dans le mélange des registres et des univers. Le recueil s’ouvre sur un ambassadeur du pays des fjords, qui déprime au plus haut point depuis qu’il est en poste à New Dehli. Trop de contrastes, d’inertie et d’agitation à la fois, trop de hiérarchie lui semblent si insurmontables qu’il s’étiole au fil du temps. Sa tristesse est si intense, qu’elle n’a pas de sens et pourtant…. il lui est impossible de s’en plaindre non plus : « il n’y a qu’un connard riche pour avoir le culot de geindre sur sa solitude », surtout lorsqu’il profite d’un cadre et de conditions matérielles agréables.

Mais la fameuse Crazy India n’usurpe pas sa réputation et ce pays peut rendre fou. On peut citer à ce titre l’héroïne de « A l’aventure » qui choisit mal son jour pour son escapade. Le déluge est tel qu’il lui semble rouler dans un pays sans nom. Son départ est comme une impulsion, une déclaration d’indépendance inopinée. « A soixante ans passés elle (a) décidé de s’offrir une aventure. » « Dès les premières minutes, cependant, elle se souvint qu’il n’y avait ni gauche ni droite pour les conducteurs indiens, mais seulement la possibilité d’une route. » Conduire en Inde, est en effet une expérience inouïe, une aventure dans le sens le plus propre du terme. Sur les routes, c’est un embrouillamini, une frénésie perpétuelle, un chaos, il ‘y a souvent qu’un cheveu entre la vie et la mort, « mais il y (a) un sens à ce tourbillon. » La route apparait alors comme une métaphore de son existence, faire ce qu’on lui dicte sans jamais dévier, suivre et oublier de vivre…elle n’imagine pas encore que la route peut aussi rimer avec égarement, détour, surtout lorsqu’un étrange passager clandestin s’invite …

« Great américa » aborde sur un mode mi-ironique-mi-désopilant la difficile question des œuvres caritatives. Trois riches héritières américaines débarquent à Calcutta « habitées par ce charme qui exige des autres le devoir de bonté », « convaincues que tout peut se résoudre par la compréhension et l’empathie”. Elles ont la « Certitude que là est la seule manière d’être au monde ». Véritables intégristes de la bonté, elles croient œuvrer pour le bien de l’humanité sans jamais s’inquiéter des dommages collatéraux. Ananda porte un regard sans concession sur ce totalitarisme de la bienveillance.

Le recueil recèle aussi quelques pépites poétiques. « Oeillères » se distingue ainsi par un ton poético-fantastique. Le lecteur se voit plongé dans le sublime Hawa Mahal de Jaipur, soit le palais des vents, qui permettait aux maharanis d’entrevoir la ville sans être vues, au risque de disparaitre au monde…

« Goutu » constitue une sorte d’hapax dans l’œuvre d’Ananda Devi, tant le récit est hilarant. Jugez-en par cet incipit: « Un seul éternuement et tout est dépeuplé. » « S’ensuivit le silence d’une solitude toxique ». Un écrivain noir mauricien se rend à Jaipur dans le cadre d’un festival littéraire. Mais ce qui devait être un hommage rendu à son talent vire au cauchemar, pour le plus grand plaisir du lecteur.

L’inde c’est aussi une terre qui exacerbe les sensations, au grand désespoir de Marie, la mère d’Hélène, une jolie jeune fille rousse. Alors qu’elles séjournent à Pondichery, l’Inde sublime la beauté de l’adolescente et la libère manifestement de toute retenue, comme si elle était en proie à une surprenante métamorphose. La sensualité rivalise alors une once de fantastique.

« Entre ciel et terre » évoque les castes et surtout la pratique des mariages arrangés. Deux jeunes gens s’apprêtent à convoler: « la lourde machinerie de broyage et de compactage qu’est le mariage hindou s’était mise en branle. Au bout, la fusion des familles, comme de deux multinationales serait complète. ». Un tel mariage rime aussi avec débauche financière. Il s’agit d’épater la galerie, même s’il devient difficile de trouver une idée originale. . Les deux jeunes gens attendent donc la cérémonie. L’arrangement ne les gêne pas, ils ne se déplaisent pas tant que cela non plus. L’inquiétude réside plutôt dans ce qu’ils vont devoir subir avant d’atteindre le septième ciel.

Suivent deux textes plus dérangeants, comme l’auteure sait les écrire. On retrouve la thématique du monstre qui lui est si familière. « La dernière pluie » évoque Chittagong et son chantier de déconstruction navale. L’atmosphère est triste et sordide, la ville si polluée que la maternité peut n’être pas heureuse.

Dans « L’orchidée », la femme d’Ehmet, immigrée en France, et mère de dix enfants avoue et explique son affection particulière pour le cinquième d’entre eux….

« Kari disan » narre comment certaines préparations culinaires peuvent générer de tragiques haines familiales.

Le recueil de clôt symboliquement sur un personnage « sans imagination », qui débarque sur une terre de glace hostile, un endroit perdu au milieu d’une nuit permanente, un lieu de désolation où l’on a plus de chance de croiser un phoque qu’une femme. Pourtant un ambassadeur triste avait bien tenté de l’en dissuader… Mais que ne ferait-on pas pour de l’argent????

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