Littérature française

« Evariste », François-Henri Désérable, Gallimard, 2015


Un premier roman au ton décalé et impertinent!

evariste

« Vous connaissez l’Ancien Régime, sa partition millénaire, vous savez comment elle se joue : les nobles, qui ont les terres, ne font rien et font de l’argent; le clergé qui a le ciel, ne fait rien et fait de l’argent; le tiers état, parce qu’on lui a promis dans l’autre vie le ciel du second, s’échine dans celle-ci sur les terres des premiers, fait tout, n’a rien, ne fait pas d’argent. Trois ordres donc, et au dessus des trois ordres, des trois dignités, le roi qui tient son pouvoir de Dieu, qui est comme Dieu sur terre, qui n’a de comptes à rendre à personne sauf à Dieu, c’est à dire à personne ».

Ma semaine s’est trouvée curieusement placée sous le signe des mathématiques entre « Imitation game », un film qui retrace l’existence d’Alan Turian et la lecture de ce roman qui s’intéresse au destin tragique du jeune prodige Evariste Galois, souvent incompris, mort en duel aux alentours de ses 20 ans. Evariste, du grec « aristos », le meilleur, fut le second enfant de la famille Galois, conçu peut-être sous le regard moqueur du vieux au doigt pointé, qui surveille les hommes depuis les cieux.

De cet individu légendaire, ce Rimbaud des mathématiques, l’auteur veut nous « parler tel fut et non tel qu’on le fit ». Et si le bandeau de la maison d’édition exhibe ce rapprochement avec le poète, en raison de leur courte vie d’une densité surprenante, force est de constater que François-Henri Désérable multiplie les clins d’œil et partage avec son personnage, mais aussi avec Arthur cette liberté de ton que nous aimons tant.

« On a dit […] à raison qu’il fut aux mathématiques ce qu’à la poésie fut Arthur Rimbaud: un Rimbaud qui n’aurait pas eu le temps de nous envoyer la Saison à la gueule; qui aurait cassé sa pipe après le Bateau ivre, les vingt-cinq quatrains depuis le fin fond des Ardennes envoyés à la gueule de Verlaine en même temps qu’à celle de Paris; un Rimbaud qui n’aurait connu ni Harar ni Aden ni les dents d’éléphant ni la scie sur la jambe à Marseille: parce qu’en vérité c’est la fin du dormeur que ce Rimbaud a connue, c’est le trou de verdure , la nuque baignant dans le frais cresson bleu, le soleil la main sur la poitrine. Le trou rouge au côté droit. »

Le récit se présente comme une longue conversation entre le narrateur et une demoiselle, un entretien avec son lot de parenthèses, de digressions sur des événements et des rencontres effectives ou non entre Evariste et des êtres comme Poisson, Alexandre Dumas ou Nerval croisé en prison. Il mêle biographie et libre interprétation, suppositions, hypothèses et se joue beaucoup du lecteur. Comme Evariste, il ne se départ jamais de son sourire en coin.

Evariste_galois

Fort d’une écriture dynamique, généreuse et jubilatoire, François-Henri Désérable retrace les années de formation d’Evariste, instruit d’abord à Bourg la Reine, par sa mère, elle même fort instruite pour une femme de l’époque, puis par les enseignants de Louis le Grand où il se morfond comme il se morfondra à Normale. « Comme la plupart des garçons de cet âge, (il) rêvasse en feignant d’écouter »; seule la récréation le tire de son ennui. Face aux conceptions et aux attitudes passéistes de Berthot le proviseur, face à ses abus de pouvoir, Evariste nourrit un rêve grandissant de république en ces temps politiques troublés. Il fait pourtant des mathématiques son univers de prédilection sans que personne ne comprenne vraiment à quel point son génie va les révolutionner. Polytechnique le refuse à deux reprises tandis que les professeurs émérites auxquels il confie des travaux de recherches, les traitent avec la plus grande désinvolture.

Son intérêt pour la politique doit beaucoup aux révolutions déçues, à l’abdication de Charles X, aux Trois Glorieuses, aux barricades et à la répression, aux balles qui traversent le corps du petit Arcole. L’arrivée au pouvoir de Louis-Philippe, roi des Français et non plus de France, le conduit à fréquenter la Société des amis du peuple et à nouer un pacte avec un destin compliqué. Il a rêvé à « La Liberté guidant le peuple », sans avoir pu participer aux émeutes et gagner sa place sur le tableau. Force est de constater par ailleurs que les républicains ne figurent que sur la toile de Delacroix pour un long moment encore. Avec Louis-Philippe, « le rouge et le blanc du drapeau se diluaient dans le blanc, et la branche cadette héritait d’une France débourbonisée ». Le temps de l’action réclamait l’engagement de ce jeune révolté à l’insulte facile.

Le récit est vivifiant, l’écriture particulière et stimulante; voilà un auteur, déjà remarqué par ses pairs (le Prix du jeune écrivain / prix littéraire de la vocation), qui devrait faire parler de lui.

7 réflexions au sujet de “« Evariste », François-Henri Désérable, Gallimard, 2015”

  1. J’ai très envie de lire ce roman : mon chéri qui est prof de maths me parle d’Evariste depuis des années, et j’ai toujours trouvé sa vie fascinante !

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  2. Bonjour,
    on entend beaucoup parler de ce roman en ce moment. Ce genre de biographie romancée me tente bien d’habitude, mais là, ce qui me freine un peu, ce sont (si j’ai bien compris) les nombreux anachronismes et jeux avec le lecteur, comme des clins d’oeil décalés…

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