Littérature française

« Les mots qu’on ne dit pas », Véronique Poulain, Stock, 2014


poulain

A travers ce récit pétillant et très rythmé Véronique Poulain s’intéresse à un bilinguisme particulier:

« Je suis bilingue. Deux cultures m’habitent.
Le jour: le mot, la parole, la musique. Le bruit.
Le soir: le signe, la communication non-verbale, l’expression corporelle, le regard. Un certain silence. »

Seule entendante dans une famille de sourds, la narratrice évoque avec beaucoup de fraîcheur une enfance marquée par le regard et le toucher, la création de liens très tactiles. Elle remonte ensuite le temps, mêlant anecdotes et analyses avec un humour souvent corrosif, mais surtout sans tabou. Le lecteur découvre le quotidien du pays des sourds, celui de leurs proches mais il est aussi question du handicap en général et du regard de l’autre.
Enfant, elle « décide que sa différence sera un atout », une richesse, et comme elle partage cette situation avec ses cousins, elle en profite aussi parfois pour faire les 400 coups. A l’adolescence c’est quelquefois plus délicat: la honte et la peur rivalisent avec l’amour et le soutien. Le souci avec les sourds, c’est qu’ils font un boucan d’enfer et qu’ils ne s’entendent pas! Pourtant, une ambigüité demeure toujours: on rend les copines jalouses puisqu’on peut sans souci traiter son père de connard. La situation présente aussi des « bénéfices secondaires »: il est manifestement plus aisé de faire le mur! Par ailleurs, le sourd a un rapport beaucoup plus instinctif à la sexualité, dénué de tabou, libéré, ce qui peut faciliter certaines discussions. A l’âge adulte, égarée dans le vaste bruit du monde et les conversations parfois indigentes, il lui arrive de les envier et de tenter l’expérience des boules quies…

Mais au-delà du handicap, Véronique Poulain aborde aussi la question du langage, verbal ou non. J’ai beaucoup aimé son approche du LSF (langage des signes).

« Ca signe de partout, des mains qui gesticulent, des bras qui partent dans tous les sens. C’est assez beau d’ailleurs. Des rires bizarres. Des onomatopées. Des grognements. Des râles. Parfois un mot. Incompréhensible. »

« Dans la langue de mes parents, il n’y a pas de métaphores, pas d’articles, pas de conjugaisons, peu d’adverbes, pas de proverbes, maximes, dictons. Pas de jeux de mots. Pas d’implicite. Pas de sous-entendus. Déjà qu’ils n’entendent pas, comment voulez-vous qu’ils sous-entendent? »

La narratrice, qui trouvait souvent refuge chez ses grands-parents, doués de parole, se découvre avide de mots et de sons à son entrée à l’école maternelle. Cette découverte du pouvoir du langage ne tarit pas et s’enrichit au contact de sa famille.

« Je tourne la tête une demi-seconde et c’est toute la conversation qui m’échappe. »

L’amour et l’attachement imprègnent chaque page de ce récit sans concession qui fait passer le lecteur du rire à l’émotion.

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