Littérature française

« L’Amour et les forêts », Eric Reinhardt, Gallimard, 2014/Rentrée littéraire (6)


mur« L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt, Gallimard, 2014 » l-amour-et-les-forets,M163641 Un roman beau et dérangeant à souhait, mais n’est-ce pas ce que l’on demande à la littérature finalement? Qu’elle nous bouscule dans l’agencement de chacune de ses phrases et dans le choix de chacun de ses mots?

Ecrivain parisien qui découvre le succès, Eric reçoit des messages de ses admirateurs. Il s’en satisfait sans donner suite. Pourtant la lettre que lui adresse Bénédicte Ombredanne ne le laisse pas indifférent, peut-être parce que « Cette lettre était comme une urgente échappatoire ». C’est « une lettre tout en paradoxe, sardonique, timide et audacieuse», qu’il lit, qu’il dévore, sur son paillasson. Bénédicte y écrit sa colère de ne pas avoir été retenue pour participer au jury d’un prix littéraire où elle voulait défendre son dernier livre. Ce qui interpelle Eric, c’est bien sûr la finesse dont peut faire preuve une agrégée de lettres qui a aimé son roman, mais c’est surtout une certaine sensibilité qu’il lui semble percevoir et dont il est loin de mesurer la véritable ampleur. Bénédicte lui a noté son adresse mail, il se laisse donc aller à une correspondance, il lui concèdera même une rencontre, peut-être plus…mais quel plus???? A quel prix?

Auteur de « L’agrément inattendu » dans lequel il s’est mis en scène, il ignore quel plaisir il pourra retirer de cette présence, de ces conversations. Dans l’immédiat, il a tout donné de lui même dans ce roman, au point de ne plus être tout à fait lui et de sentir aux prises avec une certaine dualité. « Je suis épuisé. Comme une mine de charbon et comme quelqu’un qui n’a plus de force. » Ce café partagé à la terrasse du Nemours devrait au moins effacer un temps son angoisse d’écrire le suivant. La narration va prendre alors plusieurs chemins….celui de Bénédicte, d’Aurélie et d’Elisa, de Marie-Claire. Elle suivra le cours des conversations, des confidences, des aveux, mais aussi des silences et des non-dits; le cours des pages écrites également, qu’il s’agisse de celles d’Eric ou de celles de Bénédicte. L’écrivain est, par définition, celui qui prête sa plume et sa voix à ceux qui n’ont en plus pour crier leur colère, leur désespoir et leurs rêves enfouis. Rencontrer Bénédicte, au delà du plaisir du café et des regards admiratifs, c’est découvrir la violence, faire une effrayante incursion dans l’univers du harcèlement.
Même si Eric Reinhardt est capable d’un humour ravageur comme en témoigne la scène désopilante de l’inscription sur Meetic, « la grande cuve du masculin », même s’il est très doué pour évoquer l’amour et la sexualité avec beaucoup de piquant, il excelle dans l’art de la peinture glauque. Ses analyses des mécanismes d’enfermement, des attitudes machiavéliques et perverses du bourreau, du processus d’asservissement volontaire de la victime, sont d’une très rare acuité. Et je m’exprime en connaissance de cause, je vous assure.
Rencontrer Bénédicte Ombredanne, cette femme attachante et attachée, c’est risquer de devenir un tragédien….Mise en abîme, quand tu nous tiens! C’est devoir pratiquer l’écriture comme un exutoire, c’est trouver les mots pour demander pardon. De quoi? De son silence, peut-être… de sa négligence, de sa non-assistance…
L’expérience de personnage écrivain est forcément l’occasion de mises en abîme multiples. Le procédé n’est pas nouveau, mais l’écriture de Reinhardt le revitalise de belle manière.

« C’est dans cet esprit là que j’en ai entrepris l’écriture, ce livre est le testament d’un homme de quarante ans qui préfère encore mourir que d’être un écrivain noyé dans la masse, mais néanmoins il se donne une dernière chance en écrivant le livre définitif qu’il a toujours rêvé d’écrire, qu’il laissera derrière lui après avoir disparu. J’ai commencé ce livre dans l’énergie et la fureur d’une expérience désespérée: me faire entrer tout entier dans un seul livre ultime au lieu de m’émietter lamentablement, quotidien et terrestre, raisonnable, économe, par pattes doses, pendant trente ans, dans des écrits perlés et relatifs, circonstanciels, quasiment salariés. J’ai compacté toutes les idées que j’avais, j’ai injecté dans l’organisme de ce roman vorace l’ensemble de mes carnets, mes sensations fondatrices, mes pensées les plus précieuses, toute ma substance intime, tout ce par quoi, depuis l’adolescence, je me sens écrivain. »

L’auteur alterne les registres. L’humour peut se mêler à l’évocation du bonheur, nous permettre de découvrir que tous les Christian ne sont pas GRIS (ou GREY, c’est juste une question de langue et de références…), que le tir à l’arc peut être une activité d’une grande sensualité, mais il n’est qu’un sursaut !

« L’idée de se décrire avec sincérité la dégoûtait, il fallait qu’elle reste ludique et détachée, maline, dissimulée, et qu’elle évite de basculer dans l’écoeurante démagogie sentimentales de notre époque: elle n’avait pas à commercialiser sa vie intérieure sur Internet. A l’opposé, l’option je le garde pour moi proposée aux plus pudiques des utilisatrices risquait de la faire passer pour une femme acariâtre, ou encore mijaurée, de mauvaise compagnie, c’est pourquoi elle cocha les mots sensible, attentionnée, timide, avant de valider sa sélection. »

« On rencontrait sur Meetic des personnes qui choisissaient de se faire appeler Hérodiade? »

« elle qu’aucun homme n’avait plus embrassée depuis de très nombreuses années (son mari n’utilisait jamais ses lèvres pour enchanter les siennes, exception faite des smacks qu’ils échangeaient quotidiennement matin et soir, de pure, routine, comme une carte magnétique qu’on passe sur une cellule optique pour entrer et sortir d’un bâtiment). »

Cet univers, d’ombres et de lumières, comme le suggère le titre, est en effet l’écrin mortifère d’une émancipation féminine désenchantée.
« c’est pourquoi Bénédicte Ombredanne avait décidé de faire le noir complet sur sa vie familiale, ne laissant illuminés, comme au théâtre, sur la scène de son mental, que son strident désir de femme, ses pensées fascinées, la nudité troublante de son excitation, le temps que durerait son échappée. »

« Repensons à cette journée comme on regarderait un tableau au musée: elle n’est pas près de nous lasser cette journée, c’est moi qui te le dis, car nous nous y verrons pour toujours miraculeux et ingénus, beaux et timides, instantanés, inespérés, exactement comme dans un grand chef d’oeuvre immortel, ce qu’a été notre après-midi… »

Certaines amours « sont aussi funestes qu’une maladie incurable ou qu‘un dérèglement cellulaire du tissu familial ».

« Ce lointain mensonge peut prendre le nom d’amour. Sa vie, c’était ça, amour et mensonge étaient devenus deux notions interchangeables, indifférenciées, qui se mélangeaient pour constituer le fantasme , qui perdurait en elle, de réussite conjugale, de plénitude familiale, de longévité matrimoniale, au fil des jours, dans l’intimité du foyer, sous des apparences parfaitement trompeuses, y compris pour elle-même. »

« L’Amour et les forêts » est incontestablement un roman qui devrait faire parler de lui dans les jours à venir. Je serais bien surprise qu’il n’obtienne aucun prix dans la grande distribution qui aura bientôt lieu.</strong

11 réflexions au sujet de “« L’Amour et les forêts », Eric Reinhardt, Gallimard, 2014/Rentrée littéraire (6)”

  1. Deux amis m’en ont parlé en me disant « toi qui lis beaucoup, tu n’as pas lu celui-ci, mais c’est un incontournable de cette rentrée ». Et comme tu enfonces le clou … 😉

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  2. Ah oui, quel livre ! Vraiment magnifique de beauté et de noirceur aussi. Ton billet est très juste, je trouveJ’ai beaucoup aimé la scène de « Meetic » également ! Et je trouve que l’auteur parvient vraiment à rendre compte de chacune des vies humaines qu’il traverse, avec subtilité.

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