discussion « Quand l’empereur était un dieu », Julie Otsuka, 2006


OTSUKA1« Quand l’empereur était un dieu » est le premier roman de Julie Otsuka, qui nous a enchanté avec « Certaines n’avaient jamais vu la mer ». Publié en 2006, ce premier récit relate la situation difficile vécue par de nombreuses familles japonaises, installées aux USA depuis parfois plusieurs décennies, lors de la seconde guerre mondiale.
De cette famille, nous ne saurons rien de précis, pas même leurs prénoms. Cet anonymat souligne l’ampleur de cette campagne anti-japonaise qui s’accompagna d’arrestations multiples et arbitraires et de déportations. L’Amérique a connu aussi son système concentrationnaire, notamment après Pearl Harbour.
Tout commence à Berkeley par une journée ensoleillée du printemps 42. « C’était la quatrième semaine du cinquième mois de la guerre ».La mère, qui a déjà subi l’arrestation de son mari quelques mois auparavant, découvre un avis placardé sur les murs. Ses nouvelles lunettes ne lui laissent pas le loisir d’échapper à cette lecture qui va bouleverser son existence. Il leur faut préparer leurs bagages et organiser leur exode.
« Ils avaient le droit d’emporter certaines choses avec eux: draps et couvertures, linge de maison, fourchettes, cuillers, assiettes, bols, tasses, vêtements… ». Ils doivent abandonner le reste, y compris le Chien-Blanc et le ara qui a les mêmes intonations que le père de famille.
Ils doivent cet exil contraint à leurs origines japonaises. En ces temps troublés, on oublie qu’ils se sont expatriés quelques 15 années plus tôt et qu’ils ont toujours agi en bons citoyens, soucieux de s’intégrer à la société américaine. Le simple fait d’être ressortissant d’un pays ennemi suffit à faire d’eux des criminels ou des terroristes en puissance qu’il convient d’éradiquer ou de contrôler.
La mère, accompagnée de sa fillette de 10 ans, au tempérament bien trempé, et de son garçon de 7 ans, se rend alors au Poste de contrôle administratif installé dans l’enceinte de la première église congrégationniste de Channing Way. Une fois leurs matricules récupérés, vient le temps d’une odyssée à travers les états américains, en bus, puis en train puis celui d’un long internement.
L’inhumanité, l’injustice, et une certaine bêtise sont au rendez-vous. La violence aussi parfois. Ce qui frappe chez les victimes c’est une certaine résignation. On s’organise, mais on ne se révolte pas. On ne sombre pas non plus dans un racisme réactionnel. On attend aussi, beaucoup. Les jours qui passent, le retour chez soi, les lettres du père, le retour du père. Et les années défilent. Sans pathos, et d’une certaine façon, sans passion, Julie Otsuka décline ses jours comme suspendus, cette parenthèse. Le récit , émaillé de petits détails historiques comme les allusions aux quintuplées Dionne ou à la pratique des jardins de la victoire, nous plonge dans un pan de l’histoire souvent mal connu, et finit par nous émouvoir. La variation des points de vue, qui tous attendent la figure paternelle, véritable figure tutélaire, nous dit l’attachement et l’arrachement vécu par cette famille. Elle garde pourtant l’espoir et se jure de ne plus jamais se prendre pour l’ennemi. A force d’être bêtement détesté on court en effet le risque de sombrer dans la haine de soi. Ce roman est ainsi une leçon d’histoire, certes, mais aussi une leçon de vie et d’humanité.

« Dans la rue, nous nous efforcions d’éviter notre reflet chaque fois que cela était possible: nous nous détournions des surfaces brillantes et des devantures des magasins. Nous ignorions les regards furtifs que nous lançaient les inconnus croisés sur les trottoirs. Vous êtes quoi? Japonais ou Chinois?’ »

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