Cinéma étranger

« Millefeuilles » de Nouri Bouzid, 2012


« Millefeuilles » de Nouri Bouzid, 2012 (sortie 2013) millefeuilles_640_600-b_1_d6d6d6-f_jpg-q_x-xxyxx

La narration s’ouvre sur une Tunisie en émoi en ce mois de janvier 2011. Une partie de la population lutte pour une refondation du pays et de la société. La jeunesse révoltée est dans la rue tandis que le gouvernement organise une répression massive. La jeunesse compte aussi ses morts et connaît certaines divisions.
« C’est une révolution, pas un jeu » expliquera Hamza.
C’est à travers deux couples de jeunes gens que Nouri Bouzid nous donne à voir la Tunisie, ses difficultés et ses espoirs.
Zeined et Aicha sont cousines et amies. Zeineb est vêtue à l’occidentale, tandis qu’Aicha porte le voile. Elles vont ainsi, à l’image d’une Tunisie qui se cherche entre tradition et modernité. Loin de les opposer, leurs différences les rapprochent, tout comme les soudent leur aspiration à la liberté et le rêve d’un certain féminisme. Hamza, le frère de Zeineb, un intégriste qui vient de profiter d’une émeute pour s’évader de prison, ne partage pas les mêmes convictions, ce qui nuit à ses désirs de mariage avec Aicha. Brahim, le fiancé de Zeineb, entrepreneur en France, aurait les idées plus larges s’il ne s’était pas aperçu que les intégristes pouvaient favoriser ses affaires. Aussi use-t-il de sa mère comme d’un bouclier pour persuader sa famille que Zeineb doit rentrer dans le moule et se voiler.
La jeune femme résiste avec beaucoup d’énergie et de cris :
« Le voile est contre tout ce que je veux ? Vous voulez tuer mes rêves ? »
Le récit mêle ainsi la question de la destinée collective du pays et celle de la destinée individuelle. « Chacun subit sa destinée ». Aicha a ainsi du abandonner ses études aux Beaux Arts pour travailler dans un restaurant comme pâtissière. Elle doit en effet subvenir aux besoins de ses jeunes sœurs depuis le décès de leur mère. Hamza se pense sur terre pour soigner ce pays « malade de péché, de dépravation, d’immoralité ». Zeineb rêve de devenir styliste et de vivre librement, tandis que Brahim s’intéresse essentiellement à son enrichissement.
Ces 4 destins parviendront-ils à se croiser ? La Tunisie nouvelle verra-t-elle le jour ? Où mènera donc ce printemps arabe ?
Sans manichéisme, Bouzid donne la parole à l’ensemble des points de vue qui se confrontent et s’affrontent. S’appuyant sur la magnifique photo de Béchir Mahbouli, il joue des contrastes pour nous offrir une vision plurivoque de son pays. Mahbouli se caractérise par un très beau sens du détail. La violence alterne avec la gaieté et l’espérance, comme en témoignent par exemple les chants des femmes ou le gros plan sur l’accordéon du vieil aveugle. Le casting est également prodigieux. Souhir Ben Amara apporte beaucoup d’éclat au personnage d’Aicha et nous offre un jeu tout en nuance. Nour Mziou incarne une Zeineb bouleversante, même dans ses excès. Lofti Ebdelli met tout son art au service de l’hypocrisie de Brahim, tandis que Bahram Aloui rend à merveille l’évolution de Hamza.
Bouzid traite évidemment de la condition des femmes, de leurs relations avec les hommes et de leur place dans la société, mais c’est aussi à la Tunisie et à sa culture qu’il s’intéresse. La question de la liberté dépasse le cadre du féminisme pour s’étendre à l’humain dans son ensemble. Peut-on être intégriste et conserver son libre arbitre ? L’enfermement ne semble pas se limiter à l’espace de la chambre de Zeineb dont la mère cache la clef. Le film est aussi éminemment politique comme le signifie si bien la scène allégorique de la recette du millefeuilles.

Je trouve le cinéma de toute cette zone et du Moyen Orient, décidément très très riche et très stimulant !

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