Littérature française

« La nuit en vérité » de Véronique Olmi, 2013


nuit-verite-1360929-616x0« La nuit en vérité » de Véronique Olmi, Editions Albin Michel, 2013

« La nuit en vérité », le dernier roman de Véronique Olmi, s’intéresse aux liens forts qui peuvent unir une mère et son fils, surtout lorsqu’ils sont seuls et différents, mais il raconte surtout une « naissance » à travers le parcours d’un adolescent, son passage de l’état larvaire à celui d’un homme debout, enfin prêt à être au monde. Dans la vie, il y a ceux qui subissent, sans esprit de révolte, et ceux qui agissent, qui existent. Enzo, qui appartient d’abord à la première catégorie et s’offre même parfois comme une proie idéale, doit se trouver confronté au tréfonds de lui-même et à la cruauté extrême et gratuite, pour vivre enfin et quitter son survêtement noir censé dissimuler son obésité. Pour sa mère, le noir c’est chic et amincissant. « Enzo pensait que sa mère se trompait, ce n’était pas le noir qui était chic, c’était l’indifférence. Porter des baskets Nike et s’en foutre. » Sa mère, Liouba, ex-ado rebelle d’origine russe mène une existence quelque peu atypique. Elle est en quelque sorte la gardienne du temple. Elle règne avec ses chiffons et son plumeau sur un superbe appartement Rue de Rivoli, en l’absence de ses propriétaires Farid-Michel et Catherine. La semaine, pendant qu’elle astique scrupuleusement les lieux huit heures par jour, Enzo Popov, son fils âgé d’une douzaine d’années, fréquente le meilleur des collèges. Elle s’est battue pour cela. Mère célibataire, elle se plait à rappeler qu’elle n’a pas encore 30 ans. Le samedi soir, elle sort souvent en boite et ramène des amants de passage…Le reste du temps, son fils a l’exclusivité de son affection. « Enzo est comme une extension de sa mère ». « Il était le fils de Liouba. Une famille avec un seul bras. Une famille un peu hémiplégique. » Enzo aime la lecture, le Nutella, les promenades sur les quais et la solitude. Souffre-douleur de sa classe, ses relations avec le monde extérieur sont quelquefois délicates, si bien qu’il appréhende les week-end dans cet appartement comme une trêve. Le salon est une invitation au voyage, la bibliothèque renferme des trésors interdits, le débarras finit par prendre des allures de chambre, de refuge agréable…surtout lorsqu’il y rencontre Lucien, son ami imaginaire, une sorte de double ou d’ombre qui le confronte à ses réalités. Ses pensées le conduisent souvent aussi jusqu’à son père dont il ignore tout. Tout comme sa mère ne dit rien de ses origines russes et les occulte, elle refuse de lâcher le moindre indice quand aux circonstances de la conception et de la naissance de son fils. « les tapis afghans, les vases chinois, le cristal de Bohême, les statuettes africaines, la table en lave de volcan d’Italie, Le monde entier dans une seule pièce…. » Les autres ne peuvent plus le sentir au propre et au figuré, sa mère a du mal à composer avec ce qu’elle comprend comme une crise d’adolescence. Elle n’imagine pas une seconde à quel point sa vie est un calvaire. Alors Enzo se replie sur lui-même, se retranche à la vie et se mure dans un silence inquiétant. Mais il est des nuits particulières, des nuits sauvages et fauves qui conduisent à des révélations et à des sursauts.

« Et Enzo se tenait devant eux, redoutant de péter tout simplement, étant soudain réduit à cette pensée. A cette frayeur terrible. I was, you were, dit-il d’une voix si faible pour un corps si gros, et il sentait l’attention et l’impatience du groupe qui ne s’était pas encore mis d’accord sur la sanction : cancre ou fayot, et le laissait venir. Enzo était fatigué. Il enviait sa mère qui luttait toute seule contre la poussière dans l’appartement cosmopolite. Il enviait ses copines qui vendaient des chaussettes chez Tati, du maquillage à domicile et des cuisines par téléphone. Il enviait le marronnier derrière les vitres propres. Les oiseaux en désordre dans les peupliers. Les pêcheurs apathiques sur les quais. Il enviait le monde entier qui n’était pas là, qui n’était pas lui, avec ces garçons et ses filles qui ne savaient plus pourquoi ils le haïssaient, mais s’y tenaient parce que c’était la règle tout simplement. »

C’est un roman dur empreint d’amour. J’ai beaucoup aimé la façon dont Olmi évoque les liens filiaux. Le personnage d’Enzo est très attachant, même si sa passivité première peut agacer. Elle traite magistralement de la question de l’acharnement, du harcèlement et de la cruauté adolescente. Elle porte un regard brillant sur la difficulté à devenir soi. Le jeu des points de vue est intéressant et permet une approche sensible du sujet. L’écriture est plaisante et juste, Olmi est chaque fois à la recherche du terme vrai, adéquat. Ce récit, qui s’inscrit en partie dans la lignée du roman d’apprentissage, ne laisse pas indifférent, tant par sa dureté que par l’espoir qu’il véhicule.

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