discussion « Charly 9 » de Jean Teulé


charly-9-jean-teulc3a9« Charly 9 » de Jean Teulé, Editions Julliard, 2011

Après « Le Montespan » et « Je, François Villon , Jean Teulé renoue avec le roman historique à travers le personnage de Charles 9, à peine âgé de 22 ans. L’incipit saisit d’emblée le lecteur et le plonge dans une période austère puisque la première phrase, dénuée de verbe, se résume à une question qui est loin d’être anodine : « Un mort ? ». L’entourage direct du roitelet souhaite la fin de Coligny, qui vient tout juste d’échapper à un premier attentat. Le problème avec Coligny, selon la reine mère Catherine de Médicis, c’est que tout grand amiral de France qu’il est, il est aussi le chef du parti protestant. Bref, il y a du rififi au Louvre, encore en construction. Le roi, qui tient du poupon naïf, n’est pas au bout de ses surprises. C’est la soirée de la Saint Barthélémy qui se prépare. On n’attend plus que son assentiment !
« Pouvoir en une nuit couper toutes les têtes au dragon de l’hérésie est une chance qu’on ne retrouvera pas de sitôt ! »
Les protestants se trouvent en effet massivement à Paris à l’occasion du mariage de Marguerite de Navarre, sœur de Charles, et du futur Henri IV.
Ces décisions politiques riment avec querelles familiales et la question du prix de la vie semble diviser Catherine, la magicienne florentine, son fils préféré Henri d’Anjou et Charles. Ce dernier se fait un peu tirer l’oreille même si les arguments qu’on lui oppose sont redoutables : « Ce ne sont quand même que des protestants, relativise Nevers ».
C’est à Claude Marcel qu’il reviendra de « giboyer le protestant » et d’organiser cet « exorcisme général ».
Charles est au désespoir, incapable de tenir tête à sa mère.
« Je ne voulais pas être roi. » « C’est cruauté d’être humain et humanité d’être cruel. »
Il faut dire qu’il tient du roi dégénéré et qu’il est entouré d’experts en complots et autres assassinats : son frère Henri (le futur Henri III), à la sexualité ambigüe et à la jalousie tenace, son autre frère François, le duc d’Alençon, et sa mère plus que machiavélique.
Si la fameuse nuit meurtrière ne nous est pas contée, Teulé se contentant symboliquement d’inscrire la date de l’événement sur une page blanche, les lendemains n’épargnent ni les personnages ni le lecteur. Tous piétinent dans les restes sanglants de ce qui fut une boucherie. Henri de Navarre, truculent, s’est bien converti au catholicisme, mais le pauvre Charles IX, déjà fragile, est en passe de se convertir à la déraison la plus totale, victime notamment d’hallucinations sanguinolentes. Sa très jeune femme, Elisabeth d’Autriche, couve une descendance à venir. Ambroise Paré, premier chirurgien du roi, protestant épargné à la demande de Charly, s’intéresse aux autruches. Charles s’adonne le plus souvent possible à la vénerie, allant jusqu’à chasser dans les appartements, histoire de « faire l’autruche », une métaphore que file adroitement Teulé.
« Le roi, assis sur son trône, semble dans un état dépressif grave, proche de la prostration, et troublé par d’incessantes hallucinations. »
Comme à son habitude, Jean Teulé ne mégote pas sur le cynisme et les images crues !
Un courtisan : « Lors du grand divertissement de la fameuse nuit, j’ai acheté au peuple trente huguenots pour avoir le contentement de les tuer moi-même à mon plaisir qui était qu’ils renient une religion sous la promesse de les épargner, ce qu’ayant fait je les ai poignardés après les avoir fait languir à petits coups »
Charles s’éloigne de toute religion :
« Une seule nuit a détruit ma vie. Qu’à tous les diables soient données les religions. »
Pourtant la lutte contre le protestantisme s’étend aux villes de province comme La Rochelle et complexifient les relations diplomatiques avec les pays voisins alors que le pape Grégoire XIII se félicite du massacre. Certains acclament cette épuration, d’autres assimilent le pouvoir à une « putain qui a fait un lépreux ».
Dans ses moments de lucidité, de plus en plus rares, Charles éprouve horreur et effroi pour son geste, cette signature mortifère :
« Mon fils m’aurait détesté, lisant au parlement mes sanglantes annales ».
Le reste du temps sa démence est confrontée aux diplomates, au parti des Malcontents fondé par son propre frère, « Hercule difforme », à Marie Touchet sa maîtresse, mais aussi à Paré et aux poètes de La Pléiade. Il confond un canard avec l’enfant Jésus, il achève de ruiner le pays en croyant en l’alchimie, il oublie que le muguet est un poison…Un vrai désastre politique qui nous vaut manifestement l’invention du fameux 1er avril.
Le roman est à mon sens très inégal. La première moitié est dominée par un humour grinçant et un cynisme bien dosés. Dans la seconde, comme souvent, Teulé verse dans l’excès et se vautre dans la caricature et dans une vulgarité gratuite, aussi inutile que dommageable. Le sujet est intéressant et son traitement iconoclaste alléchant. Teulé s’évertue à revisiter l’histoire et à la désacraliser, ce qui peut être sympathique. Le résultat peut même s’avérer jouissif. Mais tout est une question de dosage. J’ai plus de mal lorsqu’il me semble désacraliser la littérature à force d’un langage ordurier.

Un passage que j’ai apprécié :
Charles discute avec Dorat, l’humaniste :
« – Mais à propos, où est celui qui écrit des poèmes qu’il fait bon lire et relire comme on respire une atmosphère pure ?
Dorat persifle :
– Oh, il doit cueillir de la salade et rimer sur la manière de l’assaisonner : « La blanchirons de sel en mainte part/ L’arroserons de vinaigre rosart/ L’engraisserons d’huile de Provence ;/ L’huile qui vient des oliviers de France/ Rompt l’estomac et ne vaut du tout rien… » à moins qu’il ne conte fleurette à une trop jeune fille – sa seconde manie – en lui expliquant qu’elle serait fort sotte de le refuser, que sinon quand elle serait bien vieille le soir à la chandelle elle le regretterait drôlement…que si elle ne le fait pas parc plaisir elle devrait quand même se forcer pour que, dans les siècles à venir on se souvienne toujours d’elle qui aura eu la chance d’être célébrée par môssieur de Ronsa-a-ard…Bon d’accord, il tourne habilement la rime, mais la prétention de ce versificateur ! Quand il compose un sonnet de dix lignes, sa signature prend la largeur de la page. »

4 commentaires

  1. Je n’ai lu qu’un Teulé « Mangez-le si vous voulez » et j’ai vraiment détesté. Je ne sais pas si je me risquerai à retenter un jour

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  2. J’aime beaucoup Teulé malgré ses défauts qui sont bien réels, et souvent agaçants. Celui-là, je ne sais pas pourquoi, je l’ai particulièrement apprécié.

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  3. et moi c’est l’inverse de Sara, je n’ai pas aimé … il m’est tombé des mains au bout d’un tiers des pages … Je n’ai pas aimé non plus le dernier ( Fleur de Tonnerre )… En fait, je crois qu’il n’y a que Le Montespan et Je, François Villon que j’ai appréciés … Je reproche à Teulé de ne jamais se renouveler … Ce qui plait au départ devient lassant à la longue …

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