« L’écrivain de la famille » de Grégoire Delacourt, Editions Lattès, 2011
Ce récit à la première personne nous rapporte le parcours difficile d’un apprenti écrivain. Son malheur commença au début des années soixante-dix lorsqu’il découvrit le pouvoir des mots et qu’il connut ses premiers émois littéraires : « A sept ans, je connus mon premier succès littéraire ». Toute la famille crie en effet au génie lorsqu’il fait rimer « Maman » avec « zan » et papy avec pipi. Rimbaud n’est pas loin….tous s’esbaudissent devant cette vocation manifeste:
« J’étais devenu l’écrivain de la famille ».
Le narrateur, qui a tout du anti héros, organise alors son histoire par décennies. Les années 70 et le temps de l’enfance, les 80’s et l’entrée dans la vie d’adulte, les 90’s et le chemin vers la maturité. Il nous raconte avec beaucoup d’humour et d’autodérision la laborieuse naissance de l’écrivain qui sommeillait en lui. Ceci nous vaut un passage assez désopilant lorsqu’un simple jeu sur les homonymes du mot « chair », du haut de ses 9 ans, donne l’illusion à son père qu’il a percé le secret de la transsubstantiation. Mais cette vocation s’avère finalement problématique:
« A neuf ans, je fus dans la position de ceux qui eurent du talent trop tôt .Souvenez-vous Joselito. Billy. Les Poppys. Mélody. Jordy… »
Sa scolarité est délicate, fortement perturbée par un handicap face aux mots ce qui lui vaut l’exil dans un pensionnat de province.
« Mes parents se réunirent en conclave. Un jour et une nuit durant, les volutes des Gitanes de l’un se mêlèrent à celles des Royales Menthol de l’autre dans un brouillard criminel. »
Si l’éloignement fut difficile, la vie avec les siens n’était pas évidente non plus. Il grandit entre un père sourd et dépressif et une mère infidèle que ne réunit plus qu’un commerce qui bat de l’aile et un profond désamour.
« A l’instant où notre père était entré, sa beauté s’était évanouie. »
« La psychanalyse fit dans ravages dans notre famille. »
Son frère Hadrien, manifestement autiste, et sa sœur Claire, assez particulière, complètent ce tableau de famille relativement noir.
Lorsque le père quitte définitivement le domicile la famille, les mots d’Edouard se ternissent davantage au point qu’il ne parvient plus à rédiger la moindre dissertation. Ce départ marque aussi le début du processus de délitement qui va gagner la famille.
De son séjour au pensionnant il retiendra surtout que « six années de pension, de la sixième à la première » firent de lui « un ignare savant ». Il se souvient également que pour fêter l’événement son père lui offrit « Que ma joie demeure » de Giono, parce que « Ecrire guérit », une formule énigmatique qui génèrera bien des interrogations. Il se souvient aussi des Martine, seuls livres que ses camarades volaient à cause des petites culottes blanches. Il se souviendra aussi d’un élève qui deviendra sanguinaire.
Les années passent sans que notre « amoureux des mots » ne parvienne à les dompter. Il les subit comme il subit généralement son existence. Il se marie avec Monique sans l’avoir décidé. Il la trompe avec Annie Vachon sans l’avoir choisie. Il a des enfants sans l’avoir envisagé. Ne sachant pas dire non, il va souvent à contre-courant de ses désirs. A défaut d’être édité, il fait carrière dans la publicité. Monique, qui me sort par les yeux tant elle est calculatrice et antipathique, fait preuve d’une grande lucidité :
« Et toi, Edouard, tu gâches tout ce que tu réussis ».
Ce roman d’apprentissage extrêmement moderne adopte un ton souvent caustique. Son rythme est haletant et le récit multiplie les clins d’œil aux musiques, aux films, aux livres et aux événements qui ont marqué nos propres cheminements. On s’attache au personnage, ce looser, intimement convaincu qu’il finira bien par se réveiller un jour et par décider de prendre son destin en main. L’histoire ne dit pas s’il a lu les ouvrages du psychologue Paul Watzlawick, « Comment réussir à échouer » ou « Faites vous-mêmes votre malheur » (ouvrages à l’humour plus que décapant eux aussi !), mais cette filiation est une piste à creuser.
J’avais beaucoup aimé « Le liste de mes envies », mais ce premier roman ne m’a pas du tout déçue.
Quelques passages :
« Le père, lui-même dans la loose: « Tu vois, quand on ne fait pas attention Edouard c’est la vie qui choisit. Et elle manque parfois de jugeote ».
« Annie Vachon faisait tourner les têtes, détricotait les couples, donnait des envies de meurtre et d’amour. »
« Je ne voulais pas d’une sordide petite banalité d’homme. Le con avec une femme à Paris, une maîtresse à Bruxelles. La vie du con entre les deux. Mensonges, complots, alibis… »
« Claire connut l’ivresse joyeuse de la probabilité d’une maternité puis la joie hystérique d’avoir à l’annoncer au futur papa puis une inguérissable gueule de bois lorsque celui-ci descendit chercher une bouteille de champagne et ne revint pas. »