Littérature étrangère

« La noce d’Anna » de Natacha Appanah


lanocedannaLa noce d’Anna de Natacha Appanah, Editions Gallimard, 2005

La narration s’étale sur une unique journée. Sonia, quadragénaire d’origine mauricienne installée en Europe depuis la fin de son adolescence s’apprête à passer une journée très particulière. En ce 21 avril, Anna, sa fille unique, se marie.

On pourrait penser que c’est une grande joie et qu’elle est tout à son excitation… qu’elle s’est démenée durant des mois pour faire de cette journée une date mémorable… on pourrait imaginer que les préparatifs ont rapproché les deux femmes et que toutes deux attendant avec bonheur ce jour de fête.

Pourtant, une angoisse certaine tenaille Sonia dès son réveil en ce matin printanier. Les yeux à peine écarquillés, elle se souvient, elle songe… elle cogite à ce qui les éloigne, les distingue… elle pense à leurs incompréhensions mutuelles et à leurs différences. Il lui semble que leurs  chemins de vie respectifs vont se séparer, même si elle sait que l’amour est là.

« Je me suis lentement désintéressée de ce mariage… »

Tout les oppose en effet. Sonia est une mère célibataire qui n’a connu qu’un seul amour vrai, Matthew, un anglais qu’elle aimait suffisamment pour ne pas le retenir, ne pas entraver sa liberté et ses élans. Sonia, en écrivain qui se respecte, vit dans un monde où l’on ne planifie pas forcément, où l’on se laisse dérouter, où l’on occulte souvent la réalité et ses règles. Anna s’impose comme la reine de l’organisation. L’ordre est comme est sa seconde nature. Sonia fume, pas Anna. Sonia est la mère, Anna la fille et tout porterait parfois à croire qu’il s’agit plutôt du contraire. Voilà ce qui tourmente Sonia, tandis que la trop sage Anna, qui semble avoir « fait un stage chez la baronne de Rothschild, porte la touche finale à ses noces avec Alain, qui ne semble pas incarner le gendre idéal.

« Une mère ne fait pas cela. Une mère est une sainte, tout le monde le sait. Elle donne des conseils avisés… »

« Comment peut-on tomber amoureuse d’un huissier ? […] Je regrette, ma fille, de penser des choses comme cela, sur celui qui va devenir ton mari. Oui j’espérais que tu tombes sur un homme qui te fasse rêver, qui t’emporte loin de tes chiffres et de tes rêves de vie bien réglée, qui t’emmènes en voyage dans les pays dont on n’arrive même pas à prononcer les noms, un homme qui lise le matin, pas juste le soir histoire de s’endormir… »

Sonia se laisse porter d’abord par la journée, entre deux songes. Elle se surveille, elle s’efforce d’être sage, de ne pas déplaire, d’agir en femme bien élevée. Elle suit le plan, les grands I et les petits A et B :

« La journée d’aujourd’hui est réglée comme une montre d’athlète, avec chronomètre, tensiomètre, baromètre. Avant-hier, Anna m’a donné mon programme de la journée. Elle me connaît bien, elle sait que, dans les heures creuses, mon corps et mon esprit se vident et se remplissent de gens dont je voudrais écrire l’histoire, que je m’embarquerai et que je me perdrai dans les fils emmêlés des vies imaginaires. Elle a peur que j’oublie un instant que c’est son jour, aujourd’hui, son histoire qu’elle va dérouler comme un tapis de velours et qu’il ne faudrait pas qu’il y ait un pli, il ne faudrait pas que quelqu’un trébuche, il ne faudrait pas faire des tergiversations, des parenthèses, des ellipses et des blancs, toutes ces choses dont ma vie est faite et remplie et que j’écris. »

Elle évite de peu l’incident diplomatique lorsqu’elle défait son chignon pesant. Il lui faut vite trouver un alibi crédible pour modérer l’humeur soudain chagrine de sa fille. Il faudrait qu’elle s’oublie, et pourtant, elle a comme une furieuse envie de se sentir vivre, d’entendre encore son cœur palpiter, de trouver une autre « tasse à sa main », même si ces mugs anglais  constitue le fil rouge qui unit les deux femmes à Matthew. Elle cherche un peu de ce chaleur dans ce lieu festif, si bien nommé, « le Château Froid ».

Dans une écriture fluide qui suit parfaitement les méandres des pensées d’Anna, Natacha nous livre un roman joliment intimiste qui ose dire ce que l’on retient parfois, histoire de rester politiquement correct. Le personnage écrivain est touchant dans sa retenue, ses doutes et ses hésitations, comme dans ces certitudes et ses élans brusques. Cette approche des relations mère-fille, en cette journée si particulière, a de quoi séduire et peut-être tranquilliser certaines d’entre nous.

Quelques aperçus :

Un incipit  comme je les aime:

« Il faut que je raconte doucement. Avec calme, sans me presser. Que j’attende  que les mots se détachent du fond de moi-même, se promènent un peu, arrivent jusqu’à ma gorge et sortent comme un souffle, une expiration comme une autre, quelque chose que l’on fait des milliers de fois par jour, une évidence. Pour une fois, ne pas se laisser bousculer, ne pas céder au quotidien, résister à l’occupation première de tout un chacun : remplir nos vies, jouer à Dieu, faire les cons. »

« Tout est si réglé, j’ai peur de parler, de respirer, je me demande ce qui se passe dans la tête de ma fille à ce moment : pense-t-elle à son père, à ces années passées avec moi dans un huis clos silencieux ? A ce jour où je lui ai dit que son père était un amour de jeunesse et qu’il m’était impossible de le rechercher, ne sachant où commencer ? A ce jour où je lui ai  avoué que son père ne savait rien de sa venue au monde et qu’elle a pleuré en me traitant d’égoiste ? A ce prénom qu’elle m’a arraché et qu’elle a fait danser dans sa tête et dans sa bouche des jours et des jours entiers ? »

« Demain, le couple marié se fera d’autres amis, une autre famille et s’éloignera de plus en plus du cercle de solitude que je représente. Je finirai seule, avec mes personnages de roman, et comme un livre, je prendrai la poussière et on m’oubliera. »

« Pour elle cela inaugure une série, le chignon que j’ai lâché est un croc-en-jambe à sa noce organisée comme une marche militaire, il ne faut rien qui dépasse, ces cheveux libres ouvrent la porte à je ne sais quels autres trébuchements et couacs et que s’engouffreraient à la suite des milliers de grains de sable… »

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